A la tête d’Ethos, Vincent Kaufmann incite les 237 Caisses de pension affiliées et les géants à des investissements éthiques
Fondée en 1997, dans le but de promouvoir des investissements socialement responsables, la trublionne Ethos a vu le dédain, voire une certaine arrogance initiale à son égard, faire place à une claire légitimité auprès des multinationales suisses. A l’heure du réchauffement climatique, les grandes sociétés dialoguent avec la Fondation pour construire un avenir meilleur, qui regroupe rien moins que 237 caisses de pension et fondations d’utilité publique. Vincent Kaufmann y fait ses premiers pas en 2003 comme stagiaire, à l’époque du scandale Swissair. La maximisation du profit est encore l’objectif ultime mais le jeune étudiant pense déjà durabilité. Engagé en qualité d’analyste financier, il gravit les échelons et accède au poste de directeur général en 2015. Rencontre avec ce Chaux-de-Fonnier… haut placé !
Vous êtes le poil à gratter de certains géants comme Holcim, Nestlé et Lonza. Comment devenir plus urticant ?
Si cela pouvait être le cas il y a vingt ans, la grande majorité des présidentes et présidents des conseils d’administration des entreprises suisses sont aujourd’hui disposés à dialoguer avec nous, notamment sur les questions de transparence. Ce n’est pas seulement la taille de nos fonds qui nous donne du pouvoir (réd. : Ethos pèse 2 milliards alors qu’il y a 1’000 milliards de fonds sous gestion en Suisse), mais aussi et surtout le poids des membres qui nous confient leurs droits de vote aux assemblées générales. Lors de celle du Crédit Suisse par exemple, 20% des actionnaires ont soutenu notre résolution visant à modifier les statuts de la banque pour l’obliger à réduire ses investissements dans les énergies fossiles. Lorsqu’une caisse de pension devient membre de notre fondation, elle montre un certain engagement lorsqu’elle nous délègue ses droits de vote, ce qui nous offre ensuite un levier important pour agir lors d’assemblées générales.
Qu’est ce qui a changé en 20 ans ?
En 2003, lorsqu’un petit porteur posait une question gênante, la société dont il était actionnaire répondait « si vous n’êtes pas content ; vendez vos actions ». De nos jours, notre légitimité et celle de tous ceux qui réclament davantage d’efforts en matière de bonne gouvernance et de responsabilité environnementale et sociale est beaucoup moins contestée.
Extinction Rébellion s’est plainte en juin 2021 du manque de cohérence des placements d’Ethos dans Nestlé et Holcim. Pourquoi avez-vous maintenu le dialogue avec ces activistes ?
Nous avançons vers un même objectif, mais les moyens pour y parvenir diffèrent. Lors d’une réunion avec Extinction Rébellion, nous avons dissipé un malentendu en leur expliquant qu’Ethos est un petit actionnaire qui peut influer sur des géants grâce à l’exercice des droits de vote. Chez Nestlé et Holcim par exemple, nous représentons une faible part du capital mais nous pouvons influencer l’entreprise vers plus de responsabilité car nous regroupons les droits de vote de caisses de pensions qui s’engagent avec Ethos. Cela dit, ces jeunes activistes ont une réelle peur que je comprends, une peur que l’inaction actuelle entraîne la mort de la planète.
On voit Ethos comme le garde-fou des multinationales. Quels moyens pour un soutien proactif aux bonnes pratiques en matière de gouvernance et de développement durable ?
Nous avons développé des fonds de placement en collaboration avec des partenaires bancaires, notamment Vontobel et la BCV ouverts à toutes les catégories d’investisseurs qui peuvent ainsi nous soutenir dans notre démarche. Nous réfléchissons actuellement à étendre notre offre à l’immobilier durable par exemple. Sur cette classe d’actif, les investisseurs peuvent avoir une forte influence en vérifiant non seulement la qualité des objets mais en tenant compte des matériaux choisis et du CO2 émis tant lors de la construction que de la déconstruction. Ethos et BCV vont également étendre l’offre de placement durables à des solutions de 3e pilier permettant ainsi à tous les investisseurs de soutenir les efforts d’Ethos.
Faire confiance à Ethos n’est-ce pas juste un blanc-seing qui donne bonne conscience aux caisses de pension affiliées ?
Je ne peux pas garantir que nos membres respectent à 100% les principes de bonne gouvernance, de développement durable ou sociaux que nous prônons. En revanche, les fonds de pension qui nous délèguent leurs droits de vote adhèrent et soutiennent les principes défendus par notre fondation.
Parmi vos 237 membres, la Paroisse du Val de Travers ou le Diocèse de Sion. Pourquoi si peu d’institutions religieuses ?
Pour celles que vous citez, il s’agit de choix historiques de soutenir Ethos. Aux USA, déjà dans les années 60, les institutions religieuses ont été pionnières à dénoncer les placements dans l’armement et le tabac. Aujourd’hui, elles sont devenues précurseurs pour soutenir des placements dans le développement durable. Si nous n’attirons pas plus de membres dans ce secteur, c’est que les églises n’ont pas assez de fonds sous gestion pour avoir leur propre caisse.
La Caisse de pension du canton de Neuchâtel (CPCN) compte parmi vos membres actifs. Un bon partenaire ?
Oui. Ce partenaire de choix voue une grande confiance à Ethos. La CPCN, active dans la durabilité, est co-fondatrice d’un pool de dialogue international. Elle vient de publier son premier rapport ESG, ce qui donne du sens à son adhésion à Ethos.
Hormis votre CV dédié à la gestion et à la finance, qu’est-ce qui fait un directeur d’Ethos ?
La conviction que la cause du développement durable est une cause noble et absolue. Outre cet idéalisme, la patience est importante.
Comment est structuré Ethos ?
Le Conseil de fondation est présidé par le bâlois Rudolf Rechsteiner. Ethos services SA est organisée autour d’un Conseil d’administration, présidé par Beth Krasna. L’osmose est importante entre le directeur et les deux présidents. J’ai besoin de voix critiques, de pouvoir interagir avec ces personnalités afin de limiter les risques, de bien séparer les pouvoirs et d’assurer la complémentarité. Je suis le plus ancien des trois chez Ethos ce qui me confère parfois le rôle d’historien de la maison. J’aime le renouvellement car il apporte de nouvelles idées. Être directeur d’Ethos, c’est aussi être le chef d’une équipe de 33 collaborateurs qui partagent les mêmes valeurs.
Les bourses sont en replis depuis la guerre russo-ukrainienne, qu’en est-t-il des fonds Ethos ?
Nous sommes en ligne avec les indices, donc en négatif. Le souci est le manque de visibilité sur l’issue de la guerre Russo-ukrainienne et ses conséquences. Il y aussi le rattrapage : après une période haussière qui a duré de nombreuses années, en dehors de valeurs sûres, il est difficile de se prononcer sur les marchés en raison de l’incertitude qui plane sur la politique monétaire. Toutefois, après de longues années et des taux historiquement bas, les entreprises surendettées ont du souci à se faire.
« Exploitons notre patrimoine touristique »
Nos lecteurs connaissent la quincaillerie Kaufmann et son magasin Côté Ambiance. Conseillez-vous encore activement votre famille ?
Mon papa est président du Conseil d’administration. Comme mes deux sœurs, j’en fais partie. Si mes sœurs ont repris les commandes et s’en sortent très bien, j’apporte de l’extérieur la vision financière et pose les questions stratégiques. En 2022, gérer une PME dans les Montagnes neuchâteloises représente un véritable défi. Il faut vivre et prospérer, prévoir le fonds de roulement, décider d’une stratégie à moyen et long terme. Chez nous, on discute aussi de durabilité avec les possibilités de recyclage de l’acier et d’économie circulaire.
Votre conseil pour que La Chaux-de-Fonds retrouve ses fastes d’antan ?
Difficile d’être consistant. Je dirais de commencer par une meilleure exploitation du patrimoine touristique (réd.: Vincent Kaufmann regrette l’abandon de hauts-lieux comme celui de Maison Monsieur). De tout temps, avec son nid à 1000 m, La CDF est la ville au-dessus du brouillard qui offre une qualité de vie idéale. Au niveau industriel, il faut absolument ne pas louper le virage de l’intégration du software et du hardware, capitaliser sur les compétences techniques et soutenir le développement de cluster actives dans l’innovation comme la robotique. Attirer des entreprises = la clef du succès !
Le patron d’Ethos répond aux jeunes de notre Ville
Vincent Kaufmann répond aux questions d’auteur-e-s de Tribunes de la jeunesse publiées dans Le Ô.
Emma Cholet, étudiante Uni Zurich. Que pouvons-nous faire en tant que jeunes adultes qui commençons à cotiser pour que notre/nos caisses de pension changent leur stratégie d’investissement en vue de respecter les Accords de Paris (trouver des alternatives à une croissance économique effrénée, désinvestir des énergies fossiles ou autres pistes)?
Être curieux-se en posant des questions aux caisses de pension ! Vous engager, à titre personnel et dans un espace communautaire, à mieux préserver nos ressources.
Mike Fahrni, batteur, chanteur du groupe Seriously Serious. Vous tenez-vous toujours au courant de la culture chaux-de-fonnière ? Si oui, que pensez-vous de la crédibilité et du rayonnement outre-canton de ladite culture ?
La Ville et les Montagnes regorgent d’endroits et d’événements insolites largement ignorés de l’extérieur. La communication doit se réinventer pour attirer des visiteurs et susciter des envies de s’établir dans cet écrin naturel avec ses pépites comme le théâtre et le Bikini Test.
Alma Diaz (depuis son voyage d’études !) Est-il possible, selon vous, que les banques, les caisses d’assurance, l’AVS et l’AI investissent uniquement dans des fonds respectueux du climat et de la vie sur notre planète ?
Non. Bien que la tendance aille dans cette direction, il n’y a actuellement pas assez d’entreprises qui sont propres et qui puissent répondre à des critères exigeants de durabilité. En revanche, celles qui s’en approchent créent de l’emploi, se responsabilisent davantage et se transforment pour attirer des investisseurs institutionnels. Aujourd’hui, bien trop d’entreprises certifiées sur leur processus ont des articles aux antipodes du développement durable. Le prisme de la durabilité doit absolument s’appliquer à celui de l’entreprise et celui des produits fabriqués. Les deux vont ensemble : chez Ethos, nous privilégions et soutenons les sociétés durablement neutres, avec comme exemple à suivre, les vêtements Patagonia.
Zelia Mascher, 15 ans, lycéenne. Quel est votre plus grand accomplissement avec Ethos?
Ma contribution pour une bonne gouvernance des grandes entreprises suisses, avec récemment l’obtention d’un vote sur les rapports climatiques auprès de grandes sociétés comme Nestlé et Holcim.
Stefano Locatelli, ancien président du Parlement des jeunes, étudiant. Quel est votre point de vue par rapport aux grands projets routiers, ferroviaires et piétons en ville de La Chaux-de-Fonds et comment percevez-vous leur potentiel impact social, urbain ?
Mon homonyme, Vincent Kaufmann professeur engagé dans la mobilité, pourrait sans doute mieux répondre. Pour ma part, je salue toutes les actions qui contribuent à la mobilité douce et regrette qu’une connexion de type S-Bahn ne relie pas la France à la Suisse. Sur ce point le retard entre nous et les alémaniques est alarmant.
Est-ce que l’on doit, peut encore construire des autoroutes à notre époque ?
La solution ne vient pas en interdisant ; il faut sensibiliser et encourager la mobilité douce et électrique, donc continuer d’investir dans les infrastructures routières. En revanche, avec les revêtements et d’autres astuces, il est indispensable d’investir dans des nouveaux modèles d’autoroutes équipé de panneaux solaires, par exemple.
Comment imaginez-vous le futur en Suisse et dans votre ville natale en particulier (modes de vies et situation climatique en général) ?
Je vois un Monde beaucoup plus propre, mieux adapté aux changements climatiques et à la diversité. Pour chaque mètre de bêton, il faut planter du vert et ramener la nature dans les centres urbains. Les initiatives « To good to go » sont exemplaires. S’adapter à vivre dans Monde soucieux de son avenir climatique et énergétique doit devenir une opportunité pour ma Ville à 1’000 mètres.
L’idée du Pod en mode central parc, l’avez-vous vue ? Un commentaire ?
Pas encore. Dans les Villes, les autorités doivent trouver le juste équilibre entre le trafic, la verdure, les commerçants afin de donner au public l’envie de flâner. Ne pas oublier non plus d’intégrer dans la réflexion l’accessibilité aux personnes à faible mobilité.