« Au voleur ! Au voleur ! A l’assassin ! Au meurtrier ! »

Dunia Miralles

Pavés sous les pieds, Emmanuel Moser déguste les vertiges du théâtre. Grand portrait du Monsieur 100’000 volts des arts de la rue.

A la terrasse d’un café près d’Espacité, Emmanuel Moser m’attend dans la fraîcheur matinale. Il faut se lever tôt pour interviewer ce monsieur 100’000 volts des arts de la rue. Travailler dans la culture demande un investissement constant qui permet peu le repos. Mais pas question de se laisser aller. Manu, comme l’appellent ses amis, m’attend frais douché, la moustache gominée en guidon de vélo, et la barbe, désormais blanche, bien taillée. Qu’il a changé depuis la première fois qu’il a joué en extérieur ! A l’époque, il devait avoir 17 ou 18 ans et je donnais des cours de théâtre à des adultes. Emmanuel Moser était mon plus jeune élève. Investi et doué, il en voulait et ça se voyait. Lui seul avait accepté de préparer une animation pour la Fête de Mai. Pendant des semaines, je l’avais torturé à répéter le monologue de L’Avare, de Molière, qui commence par « Au voleur ! Au voleur ! A l’assassin ! Au meurtrier ! » et je l’avais envoyé au casse-pipe. Manu s’en souvient comme si c’était hier.

 

« Une peur terrifiante »

« La première fois que j’ai joué dans la rue, tu m’avais fait travailler 50 à 60 fois mon entrée pour que je trouve la bonne énergie. J’avais cette peur terrifiante de partir au milieu de rien, en courant parmi des gens qui ne s’attendaient pas à un spectacle, en criant « Au voleur ! Au voleur ! A l’assassin ! ». Aux premiers mots, les gens se disaient « Merde ! Il y a un voleur ! ». Je n’avais que quelques secondes pour stopper mon public et le convaincre de rester. Heureusement, les gens s’arrêtaient et identifiaient rapidement ce texte qui est assez connu. Ça applaudissait beaucoup. Je l’ai joué plusieurs fois dans la journée. Ça me demandait une énergie folle. Tu es au milieu de rien, des centaines de personnes passent devant toi, et on te dit « Vas-y, va jouer ! » Alors tu te lèves, tu commences, mais il n’y a rien : pas de rideau, pas de siège, pas de confort. Mais j’avais une envie démente de le faire justement parce que c’est flippant ! T’as rien pour t’aider, tout le monde s’en fout, personne ne t’attend, tu as intérêt à les accrocher. Si les gens continuent à marcher pendant que tu joues ta scène, tu sais tout de suite que tu t’es loupé. Le challenge est très pointu ».
Manu s’en était tiré avec superbe, tel le grand seigneur des arts de la rue qu’il portait déjà en lui. Et même si j’aime dire, en fanfaronnant et en jouant sur les mots, « Manu, c’est moi qui l’ai mis sur le bitume », il est évident que l’élève a depuis très longtemps dépassé sa professeure.

 

« Né sur un strapontin »

Sa grand-mère adorait le théâtre et en faisait. Elle aurait été comédienne si au début du XXe siècle cela n’avait pas été aussi mal vu pour les femmes. Fils d’une écrivaine et d’un passionné des planches, Manu est quasiment né sur un strapontin. Ses parents, qui suivaient de près le TPR des débuts, l’emmenaient voir sa programmation. Enfant, la prestation du Living Theatre, la mythique troupe libertaire et expérimentale new-yorkaise, l’a fortement impacté. « Je viens d’un milieu où le chemin artistique n’est pas illogique. J’ai très vite eu des soutiens. Cela a été simple de me dire que j’allais en faire un métier ».

Après l’Ecole de Commerce et le Conservatoire de Lausanne, Manu arrive à La Plage à partir de la 6ème édition, en 1999. D’abord en tant qu’artiste puis, dès 2000, en reprenant la programmation et la coordination. Depuis, il n’a plus quitté les rivages des Six Pompes. Directeur artistique de l’évènement, il gère tout ce qui concerne les spectacles, de près ou de loin, notamment les chapeaux. A côté de cela, il codirige depuis 23 ans, la troupe théâtrale Les Batteurs de Pavés, avec Laurent Lecoultre son complice de toujours. Il est également le directeur artistique du CCHAR – Centre de Création Helvétique des Arts de la Rue – inauguré cette année à La Chaux-de-Fonds. A-t-il l’intention de « plager » jusqu’à la fin de ses jours ? « A un moment donné il faudra bien que quelqu’un de plus jeune me remplace, parce que je ne tiendrai pas le rythme. Dormir 3h par nuit pendant 7 à 8 jours c’est compliqué. »

 

« Pour les Chaux-de-Fonniers »

Ses objectifs pour La Plage 2022 restent à mille mètres : « A la base, cette manifestation était destinée aux habitants de La Chaux-de-Fonds qui restaient ici pendant les vacances horlogères, et qui s’ennuyaient sévèrement quand la ville se vidait des trois quarts de ses habitants. Or, à présent, c’est devenu si énorme qu’on nous connait jusqu’à Tokyo. Un jour, à New-York, j’ai vu une affiche de La Plage des Six Pompes dans les toilettes d ’un appartement. Mais tu discutes avec des gens qui vivent à l’autre bout de la ville et tu t’aperçois qu’ils ne nous connaissent pas. Alors tu te dis : « Pourquoi ne savent-ils pas qu’on existe ? Il faut aussi que ces personnes nous connaissent ! ». On est un festival très bien soutenu par la Ville de La Chaux-de-Fonds, par la Loterie Romande et le Canton de Neuchâtel. On se doit de s’adresser à notre population. C’est important de lui rappeler que nous sommes là pour elle ».

 

 

« Une ville facile à vivre »

A l’approche de la cinquantaine, avec son expérience, Manu pourrait être directeur de théâtre dans une grande métropole. Cela ne l’intéresse pas : « La Chaux-de-Fonds c’est hyper pratique pour y vivre. Les appartements ne sont pas chers et l’on s’y entraide beaucoup. On rencontre sans peine les politiques et le délégué culturel pour discuter. On peut y développer des projets avec beaucoup moins de moyens qu’ailleurs. On trouve facilement une salle de répétition. Pour chaque problème qui se pose on trouve des solutions. J’ai toujours aimé la vie culturelle de cette ville, notamment sa vie culturelle alternative. J’aime aller dans ses bistrots ou aux concerts. J’aime rencontrer sa population qui a su rester simple et que j’aime profondément. Ici, les gens ne te font pas de cadeaux et te disent les choses telles qu’elles sont. Je vis où je suis né. Ici, j’ai des copains, un réseau et l’envie de bosser avec eux. De plus, j’adore le climat chaux-de-fonnier. J’aime les saisons extrêmement claires qui viennent les unes après les autres, la couleur du ciel et la couleur du soleil. J’aime vivre ça : la neige, le froid, et le calme qu’on peut y trouver tout en étant proche de tout.

 

 

« Se soigner, c’est plus essentiel que le spectacle »

« La question de la nécessité, qui a beaucoup été posée par la culture pendant la pandémie, me taraude. Je n’ai pas l’impression d’être nécessaire. Ce n’est que du théâtre. J’espère donner aux gens l’envie de nous voir et que ce soit important pour eux. Mais la nécessité c’est bouffer, payer son loyer et gérer sa famille si on en a une. Se soigner, c’est plus essentiel que le spectacle. Personnellement, je ne me sens pas nécessaire. D’ailleurs, j’espère être remplaçable. Si je ne l’étais pas ça me ferait flipper. J’aime l’idée d’être remplaçable ».

Manu Moser a le théâtre de rue et sa ville dans la peau. « J’espère être remplaçable. Si je ne l’étais pas ça me ferait flipper » (photo Guillaume Perret).
Manu Moser a le théâtre de rue et sa ville dans la peau. « J’espère être remplaçable. Si je ne l’étais pas ça me ferait flipper » (photo Guillaume Perret).

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Etudiant à l’ECAL, il réalise 20300 BLUES dans sa ville. Un décor à ciel ouvert. Notre ville et son urbanisme horloger offrent des scènes