Quand la science-fiction englobe les chasseurs cueilleurs

Bernadette Richard

Alexandre Correa, l’un des meilleurs écrivains romands, publie un nouveau récit plus décalé que jamais

« Après avoir fait le pitre pendant plusieurs années à l’université et obtenu une licence ès lettres pour faire bien », l’écrivain chaux-de-fonnier Alexandre Correa « s’est efforcé de jouer au mieux le jeu social de circonstance ». Dans le kaléidoscope de ses occupations, figure en bonne place la littérature. Il a été durant 15 ans guitariste dans un groupe rock, a tenu un magasin de disques, créé une grande famille – cinq enfants –, été enseignant et devient finalement directeur d’établissement scolaire de Cescole à Colombier. Et, pour occuper son temps libre (!), il est éditeur avec son ami Tristan Donzé, tous deux étant de vrais chasseurs de talents en matière d’écriture.

Il commence à publier en 2010, L’Abri (épuisé). Suivent sept autres romans, dont Crâl, le dernier en date. Il a sorti également un très esthétique recueil de poésie, Textures, qui accompagne des illustrations d’Anouck Sessa, graphiste et tatoueuse de Lausanne.

 

Enchevêtrement de styles

On ne peut plus éloigné de toute chapelle littéraire, Correa suit son bonhomme de chemin. La tonalité de ses récits exclut l’optimisme, son regard sur la société est si acéré et lucide, que plonger dans ses pages équivaut à un bon bain d’hyperréalisme via une fiction. Il y a chez lui une obsession à ne pas sombrer dans l’émotion, mais à en tirer la moelle à force de précision dans la description des décors et des scènes qui constituent la trame de ses bouquins. Il réinvente le Nouveau Roman, répondant parfaitement à la description qu’en donna Roland Barthes qui évoquait une « littérature objective » et « L’objet n’étant plus ici un foyer des correspondances, un foisonnement de sensations et de symboles, mais seulement une résistance optique ».

A l’instar des personnages du Nouveau Roman, Crâl reste flou, sans réelle dimension façon Balzac. L’histoire se déroule quelques milliers d’années après l’explosion des quatre réacteurs de Tchernobyl qui ont éradiqué toute forme de vie sur la planète. Quelques groupes de survivants arpentent les terres dévastées à la recherche d’un lieu où s’installer, en vue d’une sédentarisation.
L’une des tribus errantes avance sous la conduite de Tata Gué, dont le lecteur ne saura rien, si ce n’est qu’elle jouit d’une autorité absolue. Le clan la suit sans poser la moindre question, excepté Crâl, qui juge absurde cette marche forcée vers de très hypothétiques « terres parfaites ». A la mort de Tata Gué, qui lui fait promettre de la remplacer, il accomplira son rôle.

La tribu installée, il s’en ira, seul, sorte de Lucky Luke des temps anciens. Il ne s’est jamais reconnu parmi les siens, il ne comprend pas leur manque de curiosité, ni leur soumission, encore moins leur enthousiasme à la découverte de reliquats des sociétés disparues. Pour ces vestiges, qui deviennent de précieuses possessions, ils se battront à mort avec d’autres clans. « Crâl tourne et retourne petit bol en terre cuite entre ses mains… Pourquoi créer un objet qui remplace les mains, la bouche, les bras ? » Pour lui, le petit bol ne dégage qu’une impression de vide. Un jour, Crâl mélange de « la terre brûlée, des pierres broyées et de la cendre avec de l’eau et de la graisse fondue ». Et il peint contre les rochers des scènes de marcheurs. Il éprouvera une grande tristesse quand les autres commenceront à l’imiter. Le temps est venu pour lui de s’en aller.

Un récit puissant, d’une beauté glaciale, truffé de questions philosophiques. Correa flirte une fois encore avec le fantastique et la science-fiction. Une science-fiction à rebours pourrait-on dire, où l’homme, quels que soit le lieu et le temps, ne songe qu’à amasser et à suivre des leaders. Un long chant mélancolique.

Alexandre Correa: Crâl, roman, Ed. Torticolis et Frères, 2023, 197 p.

Alexandre Correa réinvente le Nouveau Roman avec son septième roman : Crâl. (Photo : Patrice Schreyer)
Alexandre Correa réinvente le Nouveau Roman avec son septième roman : Crâl. (Photo : Patrice Schreyer)

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