Lettre à un ami

Olivier Kohler

Arnaud Bédat nous a quittés avec fulgurance à l’âge de 58 ans. Révélé au public par l’émission culte de La Course autour du Monde, il s’est affirmé comme l’une des grandes figures du journalisme romand.

Cher Arnaud, je n’aurais jamais imaginé devoir écrire au cœur de cet été maudit ton homélie. Prendre la plume dans une nuit sans sommeil et rédiger le plus douloureux article de ma vie. Et pourtant l’été avait si bien commencé. Ton impressionnante apparition en prime time sur France Télévision dans le documentaire dédié à la disparition mystérieuse de l’aventurier Dieuleveut. Début juillet, tu me confiais avec enthousiasme planifier un reportage au mois d’août en Argentine pour préparer un documentaire sur le pape François qui t’avait accordé une audience privée au Vatican le printemps dernier. Trois jours avant ta disparition, tu me confiais avec force et optimisme vivre un épisode de fatigue et une hospitalisation passagère. Ne t’inquiète pas mon Olivier. Tout ira bien. Jusqu’à ce jeudi 20 juillet. Un échange téléphonique avec François Lachat, dernier père historique de ce Jura que tu affectionnes tant, m’apprend l’insoutenable nouvelle. Arnaud a dû rendre les armes aux aurores dans son combat héroïque face au crabe foudroyant. Choc immense. Sidération. Tristesse infinie.

La machine médiatique s’emballe. Présentateur vedette du 20 heures de TF1, ton complice Gilles Bouleau te rend hommage sur Twitter : « Merveilleux ami et formidable journaliste. L’un des plus grands par son flair, son humanité et sa sensibilité. Tu vas tellement nous manquer. »

On réalise que l’on perd non seulement un ami cher et attachant mais aussi le meilleur d’entre nous. Car ton aura journalistique dépasse largement les frontières de la Suisse romande. Grand reporter, tu avais d’emblée marqué le public avec tes premiers reportages diffusés dans La Course autour du Monde, émission culte des télévisions francophones au début des années 1980. Du portrait de l’assassin de Gandhi à ton enquête culte sur les massacres du Temple solaire, ta carrière impose un immense respect. Elle illustre ton courage aussi, toi qui as été menacé de mort après tes révélations sur des scandales de corruption en Ukraine en lien avec le monde du football. Toi, qui as combattu devant les plus hautes juridictions pour défendre la liberté de mettre la plume dans les plaies de notre de société et pour dénoncer inlassablement l’injustice et la mal gouvernance.

Je me remémore tant d’aventures journalistiques et de complicité. Ces échanges téléphoniques fréquents pour disserter de l’actualité et de la marche du monde. Le rituel de tes fameuses Saint-Martin dans ton Ajoie natale avec des invités autant célèbres qu’improbables. Je me souviens aussi de nos apartés ici à La Chaux-de-Fonds. Relai étape avant le Jura où tu appréciais t’arrêter au retour d’un reportage au bout du monde pour manger un morceau à la Brasserie de l’Hôtel-de-Ville. On imaginait alors en riant aux éclats l’annexion de la Métropole horlogère au canton du Jura.

Toi qui as interviewé et côtoyé les plus grandes stars de la chanson – Brel et Gainsbourg –, tu nous lègues un héritage immense. Et une troublante similitude de destin : tes funérailles ont été célébrées le même jour que celles de Jane Birkin et qu’une terrible tempête dévastait ma ville. Repose en paix à Soubey, cher Arnaud. On ne t’oubliera jamais. Comme disait ton ami québécois Garou : « J’ai trouvé mon étoile. Je l’ai suivie un instant. Sous le vent. Et si tu crois que c’est fini. Jamais. C’est juste une pause, un répit ».

Grand reporter et journaliste d’investigation, Arnaud Bédat dans son antre légendaire du Faubourg de France à Porrentruy. (Photo : Olivier Kohler)
Grand reporter et journaliste d’investigation, Arnaud Bédat dans son antre légendaire du Faubourg de France à Porrentruy. (Photo : Olivier Kohler)

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