Un Neuchâtelois dans la Révolution

Bernadette Richard

Jean-Paul Marat. Un nom, un destin et pas des moindres. Qui se souvient encore de cet anarchiste dans l’âme, grand défenseur des petites gens ?

Un micro-trottoir – ou plutôt une micro-terrasse avec les chaleurs ambiantes – m’apprend que sur 52 personnes interrogées (tous âges confondus), seules deux d’entre elles savaient qui est Jean-Paul Marat… Oh désespoir. Rendez-vous donc à La Plage des Six Pompes pour un petit cours d’histoire.

Elle commence à Boudry le 24 mai 1743, avec la naissance du petit Jean-Paul dans la Principauté de Neuchâtel de l’époque. Assoiffé de connaissances, il quitte sa famille à 16 ans et entame quelques voyages, au cours desquels il acquiert des formations de physicien, médecin et vétérinaire. Il écrit un récit épistolaire un peu mièvre, publie des essais, travaille pour la noblesse et finit par se retrouver à Paris. Là, il fonde « L’Ami du peuple », un organe de presse à travers lequel il distille ses idées politiques. Franc-maçon en Angleterre, il devient Montagnard lors de la Révolution. Un Montagnard engagé – enragé ? –, que d’aucuns finiront par qualifier de tyran. Mais le peuple l’adore, pressentant en lui la voix dont il est privé.

C’est cette voix que l’écrivain et metteur en scène neuchâtelois Matthieu Béguelin ressuscite dans son spectacle «Citoyen Marat ou l’infortuné destin de l’ami du peuple», créé pour la rue, où jadis il fut tant aimé, avant de mourir sous le couteau de la jeune Charlotte Corday, d’extraction noble, ruinée, ouverte aux idées révolutionnaires, mais révulsée par les excès du député. Le 13 juillet 1793, elle passe à l’acte, poignardant Marat dans son bain – une maladie de la peau l’oblige à barboter de longues heures dans une eau sulfurée.

 

Une légende noire
Bien que le bonhomme semble s’effacer des mémoires, ses propos d’alors trouvent une résonance dans la France actuelle. Il n’en fallait pas davantage à Matthieu Béguelin pour entreprendre des recherches à Paris concernant cette « légende noire » de la Révolution. Souvent considéré comme le père de la Terreur, c’est sa mort qui l’a déclenchée. « J’ai préféré Marat à Robespierre, parce que ce dernier représente le Peuple avec un grand P, tandis que Marat s’adresse aux sans-culottes, à la populace des faubourgs, à ceux qui ont pris la Bastille, qui donnent l’assaut aux Tuileries et qui ramènent le roi quand il tente de fuir. » Il est clair que la pièce témoigne de la sympathie de l’auteur pour la plèbe méprisée par la noblesse et la bourgeoisie – aujourd’hui, seuls les termes des dirigeants ont changé –, le mépris est copie conforme. De cette sombre époque, Marat gardera l’image d’une « légende noire ».

Certes, il n’hésitait pas à envoyer l’ennemi à la guillotine, et ses invectives ne faisaient pas dans la dentelle. Au bout du compte, Matthieu Béguelin réveille les consciences endormies avec d’innombrables répliques qui sont de la main de Marat, tel un écho arrivé de loin afin de rappeler que les tyrannies renaissent comme des cycles, quelle que soit l’époque.

En rue, trois comédiens illustrent le récit de Béguelin, tout en nuances, en ironie, en colère. Fanny Pélichet enfile divers costumes, dont celui de Marie-Antoinette et de Charlotte Corday; Enrique Medrano se déguise en roi, en noble et autres.
Yannick Merlin endosse les angoisses, les discours et la maladie de Marat. Un trio implacable, talentueux, dirigé par un Matthieu Béguelin aux petits soins de son propos. Les costumes d’Hervé Broillet insufflent à la pièce un aspect si hallucinant de réalité que le public est plongé dans une Révolution qui rougit jadis de sang les pavés de Paris, faisant couler beaucoup d’encre au fil des décennies et des siècles. A ne rater sous aucun prétexte.

« Marat ou l’infortuné destin de l’ami du peuple », Compagnie Le Chien qui monte sur la table.
L’évènement est annulé suite à la tempête.

 

Trente ans de Plage pour tous !

C’était le plombier, ou peut-être le couvreur ? Il y a quelques années, l’homme sonnait à ma porte un matin de début août, à la recherche d’une fuite d’eau, mandaté par la gérance. Il entre, étonné par la grande famille qui petit déjeune à la cuisine. On lui explique que ce sont des comédiens qui se produisent à La Plage. Grand sourire, yeux rieurs, l’homme accepte un café et se met à parler, parler, témoignant de son immense bonheur en période de Plage des Six Pompes.

Reconnaissant l’un des comédiens, il s’approche timidement, lui tend la main, le remercie pour le plaisir éprouvé le soir précédent. « J’aime tellement ces spectacles, ma femme et moi, on se réjouit chaque année pour l’été des Six Pompes. » Je lui fais remarquer qu’il peut se rendre au théâtre en toute saison. Il me regarde interloqué : « Madame, le grand théâtre, la salle de musique, c’est pas pour nous, alors on attend la Plage. »

– Monsieur, argumentai-je, il y a le TPR, Théâtre populaire romand…
Il est gêné:
– Non, non, se défend-il, jamais ma femme ou moi n’oserions nous rendre là-bas… Pour moi qui, ado, fille de prolo, ai connu les débuts du TPR, vivant alors une révolution intérieure, cette négation résonne avec une infinie tristesse.

Aujourd’hui, elle fête son trentième anniversaire, La Plage, presque l’âge de raison ! J’ai croisé le plombier ou le couvreur et sa douce moitié à chacune des éditions. Toujours aussi enthousiastes, entre deux représentations, au bar ou se régalant à l’une des cuisines présentes sur le site.

Sacré Festival, mondialement connu, tu as connu des pluies diluviennes, des chaleurs écrasantes, des difficultés qu’il serait fastidieux d’énumérer ici, tes fidèles sont toujours plus nombreux à se fondre dans tes jours de délire. Happy birthday à toi et à tous ceux qui travaillent dans l’ombre pour te rendre si vivant. Je ne peux que souhaiter que cette folle parenthèse de la culture chaux-de-fonnière défende encore et toujours son âme accueillante, offrant une place aux citoyens, quels qu’ils soient.

 

Fanny Pélichet est la reine, Suzon et Charlotte Corday. Enrique Medrano joue François, le roi et le bourgeois. Yannick Merlin passe de Julien à Marat. (Photo : Vincent Guignet)
Fanny Pélichet est la reine, Suzon et Charlotte Corday. Enrique Medrano joue François, le roi et le bourgeois. Yannick Merlin passe de Julien à Marat. (Photo : Vincent Guignet)

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