Le Père Noël supplicié

François Hainard

Donner, accepter de recevoir, nécessité de rendre… un rituel de circonstance qui se complique

Les personnes qui ont réussi à voir le film jusqu’au bout savent que « le Père Noël est une ordure »… puisqu’il ne sait pas se comporter avec ses amis et ne respecte pas les rites élémentaires de la fête. Que celles et ceux qui ne l’ont pas vu se rassurent, il est certain qu’une chaîne de TV va courageusement programmer cette comédie indigeste durant les fêtes qui s’annoncent, comme cela se fait depuis quarante ans !

Plus surprenant est l’événement qui s’est passé le dimanche 23 décembre 1951 à Dijon où les autorités catholiques de la ville brûlent publiquement l’effigie du Père Noël sur le parvis de la cathédrale, en signe de protestation contre cette figure païenne qui dénature le vrai sens de la fête de Noël.

L’anthropologue Claude Lévi-Strauss s’emparera de ce fait divers et en tirera une analyse devenue fameuse, Le Père Noël supplicié, explicative de l’émergence d’un rituel qui s’impose à tous, mais dont la signification et les mises en acte nous dépassent : les sapins, les décorations des rues et des maisons, la profusion de nourriture, les cadeaux en abondance…

À propos de cadeaux, un autre anthropologue, Marcel Mauss, nous explique la mécanique du don qui n’est pas aussi simple qu’on pourrait le penser. Se référant aux pratiques des Kwakiutl, Amérindiens de la côte ouest canadienne, Mauss constate que, de sorte à éliminer les surplus et asseoir les rapports de domination, il y a recours à un système de dons et contre-dons (le potlach). Ainsi, il y a obligation de donner par celui qui a, à accepter le don pour celui qui reçoit, et nécessité de rendre, si possible par un don de même valeur (ou jugé comme telle) par celui qui a reçu.

Ce système, qui fonctionne parfaitement dans nos sociétés de surconsommation, n’est pas aussi évident qu’il y paraît : l’obligation de donner suppose que le cadeau soit de qualité (sous peine d’être taxé d’avarice), puis vient la contrainte d’accepter le présent (avez-vous déjà essayé de refuser un cadeau ?), ensuite il y a l’exigence de rendre et si possible dans les mêmes proportions, sous peine de perdre la face. Ce système fonctionne aussi à merveille lors d’anniversaires ou d’invitations à un repas.

Pourtant, aujourd’hui une nouvelle question se pose. Pour de nombreux jeunes les cadeaux souhaités ne renvoient plus à des biens de consommation mais à un souhait de changement de mode de vie parce que conscients d’une planète aux ressources limitées.

Décidément, le processus se complique…

Claude Lévi-Strauss, Le Père Noël supplicié, 1952. Marcel Mauss, Essai sur le don, 1923. Charles Stépanoff, Père Noël et Black Friday, La Vie des Idées, 2021.

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