Être durable ou mourir

Olivier Kohler

Figure de l’écologie, Fernand Cuche décrypte la contestation des agriculteurs européens

La détresse des agriculteurs français révèle un malaise profond, perceptible bien au-delà de Paris et de l’Occitanie, devenue l’épicentre d’un mouvement aux portes de la capitale. Appelant à bloquer « les centrales d’achat et à cibler les prédateurs du revenu paysan », la Confédération paysanne françaises hausse le ton. Insatisfaite des annonces du Premier ministre Gabriel Attal – de la « poudre aux yeux et des mesurettes sans lendemain » – elle dénonce la toute-puissance de la grande distribution et une rémunération indigne.

Dans le collimateur des agriculteurs, la hausse du coût de l’énergie et de normes toujours plus contraignantes, mais aussi la remise en cause de certains accords de libre-échange de l’Union européenne, porte ouverte, selon le mouvement, à une concurrence déloyale et à l’application de normes salariales et environnementales à géométrie variable. Cette contestation agricole provoque aussi une onde de choc dans les exploitations et le monde paysan suisse.

Agriculteur et personnalité politique suisse, Fernand Cuche s’étonne « que le pouvoir politique n’ait pas vu venir cette contestation. Quand on observe toute cette problématique agricole, c’est à peine surprenant. On assiste à la crise d’une vision ultra libérale de l’agriculture et d’un modèle économique à bout de souffle. Le modèle qui s’est imposé, avec une mécanisation extrême et une agriculture intensive, épuise les paysans. Beaucoup, à de rares exceptions, vivotent et vivent dans une extrême pauvreté. » Avec pour corollaire des suicides, des drames familiaux et beaucoup d’exploitations en péril.

« Pendant quarante ans, les paysans ont magnifiquement réussi. Depuis l’après-guerre, on a assisté à un essor impressionnant. De la disette à la gestion de excédents », explique Fernand Cuche. « Les grandes organisations paysannes n’ont pas voulu voir le revers de la médaille et s’interroger sur des enjeux qui sont loin d’être mineurs : qualité de l’eau et sauvegarde la biodiversité. On a beaucoup trop poussé l’agriculture intensive sur des marchés saturés. Beaucoup ont accepté un modèle économique dominant qui appauvrit une tranche non- négligeable d’entre eux. On doit s’interroger sur la viabilité des exploitations et s’affranchir d’un modèle en crise. »

« L’agriculture intensive – c’est très difficile de le reconnaître -, créée un malaise qui oblige à de profondes remises en question. Le principal outil du paysan, c’est la vitalité des sols. » Il y a de plus la problématique de la libre concurrence, l’une des principales revendications du monde agricole, en colère contre l’application inégale de normes environnementales très variables selon les pays et l’importance de promouvoir une agriculture biologique. « Il faut bien l’admettre, celles et ceux qui ont démarré dans une agriculture durable, ils s’en sortent, ils ont des terres plus résilientes… Pour autant que le marché des aliments certifiés se maintienne. »

Le dérèglement climatique déstabilise davantage le secteur. L’enjeu de toutes ces confrontations est de redéfinir les modes de production. « On doit repenser notre agriculture, modifier le contenu des assiettes, lutter contre le gaspillage, on est dans une société de luxe… On doit s’interroger sur l’alternative entre durabilité – durer – ou mourir. Ce n’est plus une question d’être écologique, mais de durer et pérenniser l’avenir de tout un secteur. Avec le dérèglement climatique, on risque d’entrer dans une ère d’insécurité alimentaire et d’incertitude totale sur la qualité et le volume des récoltes. »

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