Pierre en avait marre. Caractère insupportable disait sa mère. Toujours à ronchonner, renfermé sur lui-même. Le gosse avait été placé chez un boulanger de la rue Fritz-Courvoisier afin de l’initier à cette noble profession. Son patron, un homme grand et fort, frisait la cinquantaine. Il se donnait beaucoup de peine pour lui apprendre l’art de faire du pain. D’ailleurs le garçon s’en tirait pas mal, préparant les levains et pétrissant la pâte. Il devint bientôt un parfait ouvrier.
Cependant, il avait une ambition : gagner de l’argent ! Beaucoup d’argent. Celui encaissé lorsqu’il allait chaque jour porter le fruit de son travail chez les clients était souvent accompagné d’un petit pourboire. Mais cela ne suffisait guère à son envie de devenir riche, bien sûr. Alors un jour, au moment de rendre ses comptes au patron, il garda cent sous en disant qu’il les avait perdus. Naturellement le brave homme, normal, retint la somme sur le salaire de son ouvrier.
La mère de celui-ci, ayant appris la chose, s’en vint trouver l’employeur de son fils dans l’espoir de récupérer les cinq francs.
Toute menue, dans une robe de lainage bleu généreusement décolletée, elle entra dans le magasin et demanda à voir ce boulanger si près de ses sous. à sa vue, celui-ci retint à peine une exclamation : « Qu’elle est belle ! » Derechef (une seconde fois), il lui donna ce quelle réclamait et, depuis ce jour, lui fit une cour assidue. Il faut dire que lui n’était pas vilain non plus, de grands yeux bleus éclairant un visage radieux, surmonté de cheveux taillés en brosse qui lui donnaient une allure de général.
Dernières parutions :
La Salamandre noire, à bas l’argent !
Cool. éditions du Roc, Saint-Imier