Ma vie à Gaza : comment calmer ma colère ?

Ziad Medoukh,
10 Janvier 2026, Gaza

Aujourd’hui, je suis en colère contre la communauté internationale, contre les organisations internationales, contre Israël, contre le monde officiel qui laisse les Palestiniens de Gaza sans nourriture, sans eau potable, sans médicaments mais avec une absence totale de perspective. Dans ce contexte, vous vous demandez peut-être qu’ est-ce qui m’ aide à calmer ma colère ? Je vous réponds !

Tout d’abord, la tendresse de ma mère, son amour, ses conseils. Quand je me sens impuissant, je vais vers elle. Elle habite à 2 kilomètres de moi, chez mon frère. Ma mère c’est pour moi l’abri, le refuge. C’est un espace, un territoire. Elle est réfugiée de Jaffa et est arrivée à Gaza en 1948 où elle a rencontré mon père, citoyen de Gaza, en 1958. De mon père, qui est décédé en 2004, j’ai appris le respect des autres, la confiance en soi et l’attachement à la patrie. De ma mère, j’apprends la dignité et l’amour de la vie. Ma mère refuse les cadeaux et l’aide, même venant de ses enfants. Elle a 83 ans.

Ma maman (83 ans) : une des raisons qui me font rester à Gaza
Quand je vais la voir, elle ne me parle jamais de l’agression actuelle. Toujours très digne, elle me parle de la vie à Gaza avant, entre 1949 et 2023. J’adore quand elle me raconte son enfance à Jaffa et sa rencontre avec mon père. Quand elle me raconte son parcours de combattante, ça me calme. Je ressens un petit soulagement et elle est l’une des raisons pour lesquelles j’ai toujours refusé de quitter Gaza. La deuxième chose qui me calme, me soulage et me protège de la colère, c’est la langue française. Elle est pour moi une langue de protection et cela me soulage de pouvoir transmettre ce que je vis. Je vois que la cause palestinienne n’est pas oubliée aux travers de mes discussions avec les amis et solidaires francophones.

Garder un petit espoir
Mais, ce qui me manque le plus, c’est la lecture. J’avais une bibliothèque de 3000 livres en français et tout a disparu dans le bombardement de ma maison, le 2 décembre 2023. Je lis sur Internet mais cela n’est pas pareil. De même, les échanges virtuels avec les étudiants ne remplacent pas les rencontres en direct et ils me manquent également. Le troisième élément qui me soulage, c’est la mobilisation des solidaires du monde entier, leurs actions, les rassemblements, les manifestations partout dans le monde, les initiatives qu’ils prennent pour aider la Palestine. La dernière chose qui me calme un peu, c’est que je garde un petit espoir. J’aime beaucoup ma ville mais Gaza est devenu invivable.

Un taux de chômage de… 96 %
Avec la poursuite des bombardements, la dévastation de toute une région, la pénurie d’eau potable et de nourriture, de l’électricité et des médicaments, Gaza est sans perspectives. Mais je garde encore en moi le petit espoir que ça va changer, qu’il puisse y avoir une nouvelle vie. J’essaie de tenir bon même si cela n’est pas toujours évident. Ma place est ici, avec la population, même si, il y a deux mois, j’ai pu envoyer mes deux fils aînés, de 25 et 27 ans en Italie, où ils ont obtenu une bourse pour pouvoir faire un Master. Cela me soulage un peu car, malgré leurs diplômes, ils n’avaient trouvé aucun travail à Gaza, même bénévolement (le taux de chômage dépasse 96 %).

Moi, je reste ici et m’occupe du reste de ma famille, ma femme et mes trois enfants : deux qui continuent virtuellement leurs études à l’université et le dernier qui est au collège et suit les cours dans un centre éducatif. Je continuerai sans relâche en mettant toute mon énergie à faire vivre les joies pour que la flamme de l’espoir ne s’éteigne pas.

 

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