Après la canicule record de la fin juin, il nous paraissait intéressant d’entendre la prof de climatologie Martine Rebetez. Au cœur du dérèglement climatique depuis de nombreuses années, elle en connaît tous les excès et nous alerte sans relâche sur nos errements face au réchauffement de la planète. Cette militante du climat est devenue une voix que l’on écoute. Pas du genre à pratiquer la sculpture sur nuages, elle dresse un constat sans concessions pour les lecteurs du Ô.
Martine Rebetez, le dérèglement climatique a-t-il une influence sur les prévisions météo ?
La qualité des prévisions a énormément évolué avec l’amélioration des modèles grâce à la puissance des ordinateurs. C’est pour cette raison, surtout, que les prévisions sont meilleures aujourd’hui.
On a pourtant l’impression que la météo est devenue plus difficile à prévoir, car plus extrême et plus locale.
Évidemment, les modèles se basent sur ce qu’ils connaissent, sur la réalité déjà expérimentée. Or, on a désormais des situations qui dépassent tout ce qu’on a connu auparavant.
On a tous des exemples de ratages, comme en 2024 lors d’un match Suisse-Italie quand toutes les fan zones avaient été fermées. Finalement il n’y a pas eu d’orage.
C’est inévitable dans les options de prises de risques. À l’inverse, la tempête qui s’est abattue sur Festi’neuch l’été dernier avait bien été prévue.
Comment le climat a-t-il changé au XXIe siècle ?
La température a augmenté d’environ 3 degrés depuis les années 1970, et le phénomène s’est accéléré ces
10 dernières années. L’autre facteur c’est le régime des précipitations. Ce qui a changé ce n’est pas le total annuel des précipitations mais leur concentration sur des épisodes moins nombreux, avec pour conséquence des périodes de sécheresse plus longues.
Donc il pleut moins souvent mais trop ! Ce qui provoque des inondations…
Oui, et cela s’accompagne de plus de grêle. Et les grêlons sont plus gros !
La Suisse se réchauffe 2 fois plus vite que le reste de la planète. Comment ça s’explique ?
C’est dû à 2 phénomènes. La surface terrestre se réchauffe davantage que les surfaces océaniques car les océans absorbent l’énergie de l’atmosphère. La 2e raison concerne surtout l’hémisphère nord, où la surface neigeuse se réduit. Or la neige réfléchit le rayonnement.
On ne peut donc pas dire que la Suisse est un mauvais élève ?
Ça n’a rien à voir avec ses émissions de CO2, son problème est géographique.
La Suisse s’est engagée, en signant les accords de Paris, à la neutralité carbone en 2050. On est sur la bonne voie ?
Le tournant s’opère mais on ne va pas du tout assez vite, c’est dramatique ! La Suisse ne fait pas ce qu’elle s’est engagée à faire.
Quoi concrètement ?
Ces dernières années, la Suisse s’est surtout attachée à contourner ses engagements à travers l’achat de certificats CO2 à l’étranger pour compenser ses émissions.
Des droits de polluer en quelque sorte ?
Cette notion de compensation ne fait pas de sens. Tout ce qu’on émet en utilisant des énergies fossiles se retrouve dans l’atmosphère. Ce qu’il faut absolument, c’est arrêter de consommer du pétrole, du gaz, du charbon. Regardez les vols en avion, les Suisses sont champions du monde ! On ne peut pas continuer à subventionner le transport aérien – il n’y a toujours pas d’impôt sur le kérozène – au point que les gens prennent l’avion parce que c’est moins cher que le train.
Il y a selon vous un manque de volonté politique ?
Bien sûr. Le lobby du pétrole est extrêmement influent. Il est présent partout, et au Conseil fédéral en la personne d’Albert Rösti. C’est l’ancien président de Swissoil et du lobby automobile qui est aujourd’hui responsable des transports et de l’environnement ! Le regard de l’Histoire sera très sévère avec cette nomination.
Les scientifiques ne sont pas assez écoutés par les politiques ?
Les lobbies du pétrole peuvent investir des milliards pour influencer les votes alors que les scientifiques communiquent sur leur temps libre. On nous a fait croire que l’on pouvait continuer à produire des voitures thermiques. Je suis particulièrement fâchée de voir que l’Europe s’est enferrée dans cette voie et qu’on a pris du retard au moment où la Chine avançait avec les véhicules électriques.
La voiture électrique, c’est la solution ?
Ce n’est pas la solution mais une des solutions. Si on veut une mobilité avec zéro émission il faut aller à pied ! Donc, nous devons privilégier une mobilité individuelle la moins polluante possible, c’est la voiture électrique. En Suisse, le pétrole et le gaz représentent 80 % de notre énergie, on ne peut pas continuer comme ça. Aujourd’hui, acheter un véhicule à essence ou diesel est une aberration. On a besoin d’un geste de la Confédération, une loi qui obligerait tous les propriétaires à installer une borne de recharge si un locataire ou un copropriétaire le demande.
À quoi ressembleront les prévisions météo en 2050 ?
Chez nous il faudra compter avec beaucoup plus d’épisodes caniculaires et de sécheresses, beaucoup moins de neige, davantage de grêle, une hausse de 300 m de la limite d’enneigement, une saison d’hiver réduite de plusieurs semaines, encore plus de risques de coulées de boue et de laves torrentielles comme ce qu’on a vu à Cressier.































