Le Haut se réchauffe : interview de la climatologue Martine Rebetez « Acheter une voiture à essence est une aberration ! »

Par Patrick Fischer

Après la canicule record de la fin juin, il nous paraissait intéressant d’entendre la prof de climatologie Martine Rebetez. Au cœur du dérèglement climatique depuis de nombreuses années, elle en connaît tous les excès et nous alerte sans relâche sur nos errements face au réchauffement de la planète. Cette militante du climat est devenue une voix que l’on écoute. Pas du genre à pratiquer la sculpture sur nuages, elle dresse un constat sans concessions pour les lecteurs du Ô.

Martine Rebetez, le dérèglement climatique a-t-il une influence sur les prévisions météo ?
La qualité des prévisions a énormément évolué avec l’amélioration des modèles grâce à la puissance des ordinateurs. C’est pour cette raison, surtout, que les prévisions sont meilleures aujourd’hui.

On a pourtant l’impression que la météo est devenue plus difficile à prévoir, car plus extrême et plus locale.
Évidemment, les modèles se basent sur ce qu’ils connaissent, sur la réalité déjà expérimentée. Or, on a désormais des situations qui dépassent tout ce qu’on a connu auparavant.

On a tous des exemples de ratages, comme en 2024 lors d’un match Suisse-Italie quand toutes les fan zones avaient été fermées. Finalement il n’y a pas eu d’orage.
C’est inévitable dans les options de prises de risques. À l’inverse, la tempête qui s’est abattue sur Festi’neuch l’été dernier avait bien été prévue.

Comment le climat a-t-il changé au XXIe siècle ?
La température a augmenté d’environ 3 degrés depuis les années 1970, et le phénomène s’est accéléré ces
10 dernières années. L’autre facteur c’est le régime des précipitations. Ce qui a changé ce n’est pas le total annuel des précipitations mais leur concentration sur des épisodes moins nombreux, avec pour conséquence des périodes de sécheresse plus longues.

Donc il pleut moins souvent mais trop ! Ce qui provoque des inondations…
Oui, et cela s’accompagne de plus de grêle. Et les grêlons sont plus gros !
La Suisse se réchauffe 2 fois plus vite que le reste de la planète. Comment ça s’explique ?
C’est dû à 2 phénomènes. La surface terrestre se réchauffe davantage que les surfaces océaniques car les océans absorbent l’énergie de l’atmosphère. La 2e raison concerne surtout l’hémisphère nord, où la surface neigeuse se réduit. Or la neige réfléchit le rayonnement.

On ne peut donc pas dire que la Suisse est un mauvais élève ?
Ça n’a rien à voir avec ses émissions de CO2, son problème est géographique.

La Suisse s’est engagée, en signant les accords de Paris, à la neutralité carbone en 2050. On est sur la bonne voie ?
Le tournant s’opère mais on ne va pas du tout assez vite, c’est dramatique ! La Suisse ne fait pas ce qu’elle s’est engagée à faire.

Quoi concrètement ?
Ces dernières années, la Suisse s’est surtout attachée à contourner ses engagements à travers l’achat de certificats CO2 à l’étranger pour compenser ses émissions.

Des droits de polluer en quelque sorte ?
Cette notion de compensation ne fait pas de sens. Tout ce qu’on émet en utilisant des énergies fossiles se retrouve dans l’atmosphère. Ce qu’il faut absolument, c’est arrêter de consommer du pétrole, du gaz, du charbon. Regardez les vols en avion, les Suisses sont champions du monde ! On ne peut pas continuer à subventionner le transport aérien – il n’y a toujours pas d’impôt sur le kérozène – au point que les gens prennent l’avion parce que c’est moins cher que le train.

Il y a selon vous un manque de volonté politique ?
Bien sûr. Le lobby du pétrole est extrêmement influent. Il est présent partout, et au Conseil fédéral en la personne d’Albert Rösti. C’est l’ancien président de Swissoil et du lobby automobile qui est aujourd’hui responsable des transports et de l’environnement ! Le regard de l’Histoire sera très sévère avec cette nomination.

Les scientifiques ne sont pas assez écoutés par les politiques ?
Les lobbies du pétrole peuvent investir des milliards pour influencer les votes alors que les scientifiques communiquent sur leur temps libre. On nous a fait croire que l’on pouvait continuer à produire des voitures thermiques. Je suis particulièrement fâchée de voir que l’Europe s’est enferrée dans cette voie et qu’on a pris du retard au moment où la Chine avançait avec les véhicules électriques.

La voiture électrique, c’est la solution ?
Ce n’est pas la solution mais une des solutions. Si on veut une mobilité avec zéro émission il faut aller à pied ! Donc, nous devons privilégier une mobilité individuelle la moins polluante possible, c’est la voiture électrique. En Suisse, le pétrole et le gaz représentent 80 % de notre énergie, on ne peut pas continuer comme ça. Aujourd’hui, acheter un véhicule à essence ou diesel est une aberration. On a besoin d’un geste de la Confédération, une loi qui obligerait tous les propriétaires à installer une borne de recharge si un locataire ou un copropriétaire le demande.

À quoi ressembleront les prévisions météo en 2050 ?
Chez nous il faudra compter avec beaucoup plus d’épisodes caniculaires et de sécheresses, beaucoup moins de neige, davantage de grêle, une hausse de 300 m de la limite d’enneigement, une saison d’hiver réduite de plusieurs semaines, encore plus de risques de coulées de boue et de laves torrentielles comme ce qu’on a vu à Cressier.

Le tempête de juillet 2023 n’est « pas encore tout à fait comprise »

Martine Rebetez est professeure de climatologie à l’université de Neuchâtel et à l’institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage. En 2025, elle a reçu le prix de l’institut neuchâtelois pour son engagement en faveur du climat et sa contribution au rayonnement du canton.

La Chaux-de-Fonds, qu’est-ce que ça évoque pour vous ?
C’est une ville que j’aime beaucoup. Depuis 2023, ça m’évoque cette terrible catastrophe du 24 juillet qui n’est pas encore tout à fait comprise.

C’est un avant-goût de ce qui nous attend ?
Il y aura de plus en plus souvent des tempêtes et elles seront de plus en plus puissantes. Plus il y a d’énergie dans le système plus les vents peuvent être forts. Ça reste encore des phénomènes très rares donc
il est difficile aujourd’hui de prévoir exactement la fréquence qu’ils
auront.

D’autres soucis à venir ?
Le Jura est une région karstique, donc les sols ne retiennent pas l’eau. Avec des sécheresses plus fréquentes, ça va devenir un risque important, surtout pour l’agriculture.

La Chaux-de-Fonds est-elle aussi une gagnante du réchauffement ? Les milieux immobiliers y voient un avenir radieux car moins caniculaire à 1000  m d’altitude.
Certainement ! Si j’avais de l’argent à investir, j’achèterais sans doute à La Chaux-de-Fonds car la température va devenir de plus en plus pénible à basse altitude. De plus, la ville est au-dessus du brouillard en hiver. C’est le bon endroit pour y installer des panneaux solaires.

À part les conditions météo pourquoi vous aimez La Chaux-de-Fonds ?
Pour moi c’est une ville qui a beaucoup de charme, qui a une histoire, sa population est ouverte et accueillante.

 


« Le climat est devenu politique »

Pourquoi êtes-vous devenue climatologue ?
En étudiant la géographie, j’ai été fascinée par le fonctionnement du système climatique, avec ses hautes et ses basses pressions qui sont en lien sur toute la planète. Mais ce qui m’a véritablement inscrite dans la discipline, c’est ce lien entre les phénomènes physiques et la vie humaine car le climat touche tout le monde.

C’est le premier sujet de conversation entre les gens !
Exactement. Un dicton jurassien dit : « Celui qui parle du temps ne parle de rien mais au moins ne dit-il pas de mal de ses voisins ! » On ne peut plus dire ça aujourd’hui, tout ce qui concerne le climat est devenu politique.

Être climatologue au moment où le climat est chamboulé et qu’il devient un enjeu politique, ça doit être passionnant. Anxiogène aussi ?
Ça a toujours été passionnant, et c’est sans doute moins anxiogène pour moi car ça fait 40 ans que je sais et que je répète ce qui va se passer.

C’est frustrant alors ?
Non, parce que je suis plus écoutée aujourd’hui. À l’époque on m’invitait à donner une conférence entre la poire et le fromage parce que ça faisait une gentille distraction. Toutefois, être mieux écoutée ne veut pas encore dire que les actes suivent !

Les glaciers ont perdu plus de 60 % de leur volume. En soi c’est grave ?
Oui… Oui, c’est grave, surtout pour l’approvisionnement en eau. D’autant plus qu’on va vers plus de sécheresse. Mais le problème est encore masqué, en quelque sorte, à cause de la fonte des glaciers.

Votre geste quotidien pour la planète ?
Oh, il y en a beaucoup (rires…) ! Ça fait très longtemps que je ne prends plus l’avion. Mais je ne suis pas opposée à l’idée d’un voyage pour découvrir un pays, rencontrer sa population, car ça ouvre l’esprit, ou pour des gens qui ont de la famille à l’étranger. Mais prendre l’avion pour faire du shopping à Milan ou à New York c’est complètement absurde. Je fais aussi attention à ne consommer aucun produit pétrolier, et j’ai dimensionné mon installation solaire pour qu’elle produise un surplus qui correspond à mes déplacements en train.

À titre personnel, vous êtes donc carbone neutre ?
Oui, autant que possible. Je produis l’énergie que j’utilise.

Martine Rebetez, climatologue
Martine Rebetez, climatologue

Le tempête de juillet 2023 n’est « pas encore tout à fait comprise »

Martine Rebetez est professeure de climatologie à l’université de Neuchâtel et à l’institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage. En 2025, elle a reçu le prix de l’institut neuchâtelois pour son engagement en faveur du climat et sa contribution au rayonnement du canton.

La Chaux-de-Fonds, qu’est-ce que ça évoque pour vous ?
C’est une ville que j’aime beaucoup. Depuis 2023, ça m’évoque cette terrible catastrophe du 24 juillet qui n’est pas encore tout à fait comprise.

C’est un avant-goût de ce qui nous attend ?
Il y aura de plus en plus souvent des tempêtes et elles seront de plus en plus puissantes. Plus il y a d’énergie dans le système plus les vents peuvent être forts. Ça reste encore des phénomènes très rares donc
il est difficile aujourd’hui de prévoir exactement la fréquence qu’ils
auront.

D’autres soucis à venir ?
Le Jura est une région karstique, donc les sols ne retiennent pas l’eau. Avec des sécheresses plus fréquentes, ça va devenir un risque important, surtout pour l’agriculture.

La Chaux-de-Fonds est-elle aussi une gagnante du réchauffement ? Les milieux immobiliers y voient un avenir radieux car moins caniculaire à 1000  m d’altitude.
Certainement ! Si j’avais de l’argent à investir, j’achèterais sans doute à La Chaux-de-Fonds car la température va devenir de plus en plus pénible à basse altitude. De plus, la ville est au-dessus du brouillard en hiver. C’est le bon endroit pour y installer des panneaux solaires.

À part les conditions météo pourquoi vous aimez La Chaux-de-Fonds ?
Pour moi c’est une ville qui a beaucoup de charme, qui a une histoire, sa population est ouverte et accueillante.

 


« Le climat est devenu politique »

Pourquoi êtes-vous devenue climatologue ?
En étudiant la géographie, j’ai été fascinée par le fonctionnement du système climatique, avec ses hautes et ses basses pressions qui sont en lien sur toute la planète. Mais ce qui m’a véritablement inscrite dans la discipline, c’est ce lien entre les phénomènes physiques et la vie humaine car le climat touche tout le monde.

C’est le premier sujet de conversation entre les gens !
Exactement. Un dicton jurassien dit : « Celui qui parle du temps ne parle de rien mais au moins ne dit-il pas de mal de ses voisins ! » On ne peut plus dire ça aujourd’hui, tout ce qui concerne le climat est devenu politique.

Être climatologue au moment où le climat est chamboulé et qu’il devient un enjeu politique, ça doit être passionnant. Anxiogène aussi ?
Ça a toujours été passionnant, et c’est sans doute moins anxiogène pour moi car ça fait 40 ans que je sais et que je répète ce qui va se passer.

C’est frustrant alors ?
Non, parce que je suis plus écoutée aujourd’hui. À l’époque on m’invitait à donner une conférence entre la poire et le fromage parce que ça faisait une gentille distraction. Toutefois, être mieux écoutée ne veut pas encore dire que les actes suivent !

Les glaciers ont perdu plus de 60 % de leur volume. En soi c’est grave ?
Oui… Oui, c’est grave, surtout pour l’approvisionnement en eau. D’autant plus qu’on va vers plus de sécheresse. Mais le problème est encore masqué, en quelque sorte, à cause de la fonte des glaciers.

Votre geste quotidien pour la planète ?
Oh, il y en a beaucoup (rires…) ! Ça fait très longtemps que je ne prends plus l’avion. Mais je ne suis pas opposée à l’idée d’un voyage pour découvrir un pays, rencontrer sa population, car ça ouvre l’esprit, ou pour des gens qui ont de la famille à l’étranger. Mais prendre l’avion pour faire du shopping à Milan ou à New York c’est complètement absurde. Je fais aussi attention à ne consommer aucun produit pétrolier, et j’ai dimensionné mon installation solaire pour qu’elle produise un surplus qui correspond à mes déplacements en train.

À titre personnel, vous êtes donc carbone neutre ?
Oui, autant que possible. Je produis l’énergie que j’utilise.

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