Le père, Nicolas Droz, tient le restaurant l’Absinthe au Saut du Doubs. La fille, Matisse, grande voyageuse sédentarisée grâce au confinement, crée sa propre distillerie d’absinthe dans ce lieu magique qui magnétise les visiteurs depuis le Paléolithique.
Tous deux sont captivés par la fée verte, son parfum d’interdit, sa mystérieuse alchimie et son histoire artistique liée à l’époque de la bohème « qui n’a rien et vit de tout » selon Balzac, qui l’a chantée bien avant Aznavour.
Tel père…
Il faut commencer par le père, et même remonter à quatre générations de Droz. Visionnaires, ils se sont attachés à racheter toutes les demeures d’intérêt autour du Saut du Doubs, qui attire plus de 200’000 visiteurs par an. Il faut dire que le site est superbe, qu’on le parcoure à pied ou qu’on se laisse glisser en bateau au fil de l’eau.
« Mes parents tenaient l’Hôtel de France à Villers-le-Lac, raconte Nicolas Droz. Ils n’avaient que peu de temps à me consacrer. Mon enfance a été assez chaotique, entre la pouponnière des Brenets et le Petit Séminaire de Consolation. J’ai voulu apprendre l’horlogerie à La Chaux-de-Fonds, mais un professeur l’a déconseillé à mon père: le quartz débarquait, la montre traditionnelle n’avait plus d’avenir! J’ai donc étudié la bijouterie et le sertissage à l’Ecole d’art. L’esprit frondeur et antimilitariste qui y régnait m’a si bien marqué que, lorsque je suis rentré en France, j’ai fait de l’objection de conscience. »
Il s’est ensuite exilé à Paris, travaillant chez le prestigieux joaillier Chaumet, place Vendôme, et écrivant ses premiers poèmes sur la vie parisienne.
« Quand ma fille Matisse est née, j’ai dû faire un choix : les grandes villes ou les sapins? » Les sapins ont gagné et il a repris le restaurant de la Chute, au Saut du Doubs. «Mon père m’a mis dans les pattes un homme politique. Je lui ai déclaré que je voulais renommer cette auberge L’Absinthe, breuvage à l’époque illégal. Pourquoi pas La Cocaïne, s’est-il indigné, m’assurant que je ne recevrais aucune subvention! »
Nicolas a tenu bon. Comme dans les guinguettes du bord de la Marne, en 1900, toute son équipe porte des canotiers et des tabliers noirs, les fontaines d’absinthe s’invitent à table et l’ambiance hors du temps ravit la clientèle.
…Telle fille
Matisse Droz, 29 ans, a arpenté le monde depuis l’adolescence, se formant au tourisme et à l’entrepreneuriat à Marseille, avant d’aller exercer ses talents de Bali à l’Irlande, en passant par le Kentucky et le Canada. L’épidémie de coronavirus et le confinement l’ont ramenée à la maison avec un grand projet en tête: « J’avais dans l’idée de rester mon propre patron, mais de quitter le monde des idées pour créer mon propre produit. L’absinthe s’est vite imposée à moi. Le déclic a été les visites de distilleries et les dégustations que j’ai faites avec mon père. Les alambics en cuivre, qui donnent l’impression de remonter le temps, l’évolution des parfums entre la distillation et la maturation, l’extrême rigueur nécessaire pour trouver, au centième de gramme près, les bonnes combinaisons de plantes, tout me plaît dans cet univers magique.
J’ai fait des stages en Bretagne, en Auvergne et dans la région de Belfort et j’ai peaufiné mon dossier pour obtenir les autorisations nécessaires. Tout est prêt pour l’ouverture de ma boutique-distillerie, juste à côté du restaurant l’Absinthe. Pour le moment, je teste, je fais déguster les fins becs alentour, et j’ai commencé une petite filière production. Je plante l’absinthe sur place, et bientôt aussi la menthe et la mélisse. 85 % de mes herbes et épices viennent de producteurs régionaux, le plus souvent bio ».
Du gin aussi !
Curieuse, elle a aussi créé deux gins très personnels, et son absinthe est la plus subtile que nous ayons dégustée. Aussi audacieuse que souriante, Matisse ne s’arrêtera pas là. A quand le premier concours ?