Élus et étudiants fachés : « Rendez son nom à l’EAA ! »

Giovanni Sammali

La résolution de Giovanni Spoletini a fait l’unanimité. Mais pourquoi cette bronca vient-elle si tard ?

Le sang de nombre de Montagnons n’a fait qu’un tour. Comme celui de Giovanni Spoletini, cet ardent défenseur de la Métropole horlogère. Découvrir dans Le Ô que l’année même de son 150e, l’Ecole d’arts appliqués a été détroussée de son nom en passant sous le joug du CPNE l’a ulcéré. Sa résolution soumise au Conseil général, « d’une très haute tenue », salue le conseiller communal Théo Huguenin-Elie, a été adoptée à l’unanimité. Le POP saisit de son côté le Grand Conseil. Ce n’est pas une surprise : « Toutes les écoles veulent se montrer. Rayonner. Transformer une marque comme l’EAA en un acronyme anonyme, c’est une perte en rayonnement, mais aussi en terme de sentiment d’appartenance », tonne Théo Bregnard, président de l’Exécutif et en charge de l’instruction.

« On est pris en otages, mais pour nous, c’est toujours l’EAA », souffle un enseignant. Mais pourquoi cette si évidente bronca des politiques et des étudiants eux-mêmes (voir ci-dessous) vient-elle si tard ? « La question a été souvent abordée… Les députés ont fait des choix sans tenir compte des enjeux, au risque de déconstruire quelque chose de fort », note Théo Bregnard.
Sa réponse à ceux qui lui reprocheraient de n’avoir pas empoigné le taureau par les cornes : « Tout le monde n’a pas été bien informé dans les commissions. Et puis, quand l’EAA est devenue partie du Cifom (réd : en 1995), elle n’avait pas perdu son nom. »

 

 

Rendez son nom à l’EAA : « Il y a eu déficit d’information »

Théo Huguenin-Elie, qui a œuvré pour la Ville dans le Réseau Art Nouveau européen (RANN) parle d’un crève-cœur et confirme le déficit général d’information autour de la perte du nom EAA. Il a des mots forts pour ce joyau. « Que notre collège n’ait pas pris position est un regret. On se retrouve devant le fait accompli. Il y a eu un faux rythme autour du 150e. On a toujours relevé l’ineptie et l’absurdité, alors que les écoles sont en concurrence, de passer d’un nom à un obscur acronyme. C’est un bâton dans les roues. Qui pourrait imaginer que l’ECAL devienne le pôle d’art d’un Centre professionnel vaudois ? »

 

 

Le POP aux barricades

Et maintenant ? La résolution demandant comme nom « Ecole d’arts appliqués La Chaux-de-Fonds – première école d’arts de Suisse fondée en 1873 – CPNE » va être transmise au Conseil d’Etat. « J’espère que nos ministres et députés vont mesurer la nécessité d’un retour en arrière, facile, et sans rien changer au reste de la structure ».
Le POP monte toutefois aux barricades : il va saisir le Grand Conseil de plusieurs demandes pour corriger le cadre trop centralisé du tout jeune CPNE.

Reste à voir comment le Canton partage les ambitions de l’EAA et de la Ville, avec des formations uniques en Suisse. L’ancien directeur Marc Pfister, tombé malade puis en disgrâce (ou l’inverse), a obtenu leur reconnaissance par la Confédération. « A ce jour, toutes les ambitions ne se sont pas (encore) rencontrées », déplore Théo Huguenin-Elie.

Si des intentions positives se réveillent pour ce fleuron de l’histoire régionale, où L’Eplattenier a formé notamment Le Corbusier, « le retour à la raison peut aller très vite et permettre à l’EAA de rayonner plus qu’avant pour le bien de tout le canton », note le socialiste. Qui dit redouter un blocage. « Il ferait passer en quelques années ce fleuron à une école de seconde zone », prévient-il.

 

 

Trois étudiantes courroucées: « 150 petits tours et puis s’en va… »

Pour trois élèves, la disparition de l’école d’arts appliqués dans le CPNE est une mauvaise affaire. « déjà que le recrutement de nouveaux étudiants n’était pas chose aisée ; l’absence d’une identité visuelle propre pour une Ecole d’arts est honteux ».

 

– Quelle image gardez-vous du 150ème?

– C’était trop bien ! Une bonne impression générale car nous avons été impliqués dans l’animation.

 

– Pôle d’arts, versus EAA?

– C’est ridicule. Notre école et ses spécificités sont noyées dans l’ensemble des métiers. Le graphisme, essence même d’une école d’arts, lui qui est à l’origine de la réputation de notre Ecole, s’est transformé en organigramme sur le site du CPNE provoquant la disparition de la mise en valeur de de nos métiers.

 

– Quand avez-vous su ?

– A la rentrée d’août, nous avons reçu une information et un jus de pomme. C’est sans doute pour gagner de l’argent que l’EAA a perdu son autonomie. Avec l’ex-directeur Marc Pfister, nous avions de bonnes relations qui se sont depuis taries ! La directrice mélange les professions qui est peu valorisant alors que le directeur du CPNE nous déçoit par ses choix graphiques (ndlr : choix de l’affiche portes-ouvertes) anachroniques.

 

Cette perte de nom, une frustration ?

– Oui surtout pour ceux qui nous succéderont manqueront de référence pour s’inscrire à l’école. Depuis que notre identité a été supprimée, on se sent bafoué.

 

– Avez-vous vu des changements depuis 2019, début de votre formation?

– Dans l’attitude générale post-covid, les élèves sont très indisciplinés en raison de l’usage incontrôlé des téléphones portables. Une concurrence exacerbée s’est mise en place entre étudiants et des tensions sont apparues entre sections.

 

– Quel est le plus beau projet sur lequel vous avez travaillé?

– Le film que nous avons livré au SCAN en septembre 2022 qui traite de  la prévention des drogues au volant. Ce court-métrage représente une fierté.. Le projet du 150e nous a aussi permis de nous réjouir.

 

– Des flops ?

– Les stages à l’étranger ont été un réel fiasco. Il faut revoir le concept pour éviter que les stagiaires se transforment l’espace d’un mois, en main d’œuvre juste bonne à servir les. Dans notre classe, trois-quarts ont suivi un stage en immersion mais nous ne connaissons pas d’étudiants réellement satisfaits.

 

– Aux deux extra-cantonales ; pourquoi être venues de si loin ?

– Nous avons choisi notre formation pour la variété des branches enseignées, les critères de sélection et aussi parce que ne voulions pas aller au lycée. On ne regrette rien et même si les trajets sont usants, nous aurons acquis de l’expérience et fait de super rencontres !

 

– Les profs ?

– De manière générale, ils sont corrects. On trouvera toujours des dinosaures enseigner une matière sur trois mois alors qu’une journée aurait suffi.

 

– Recommanderiez-vous l’Ecole à d’autres jeunes?

– Oui, l’école est top pour acquérir des connaissances variées dans les métiers artistiques.

 

Si la Chaux-de-Fonds ne veut pas perdre son école d’arts, il est impératif que celle-ci puisse accueillir des étudiants au courant de ses activités. Pour Anne, Emily et Charlotte (prénoms d’emprunt), qui se destinent au graphisme, à l’illustration, à la programmation, ou encore à la photo, le vivier de talents présents dans les Montagnes ne pourra se renouveler qu’avec une identité retrouvée.

 

Propos recueillis par Anthony Picard

Le 150e de l’EAA a marqué les esprits. Images fortes de Namsa Leuba, ex-élève, à voir aussi à la Nuit de la photo. (photo EAA/ak)
Le 150e de l’EAA a marqué les esprits. Images fortes de Namsa Leuba, ex-élève, à voir aussi à la Nuit de la photo. (photo EAA/ak)

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