Maurice n’aime pas l’hiver

J.K. Fournier

Maurice n’aime pas l’hiver.

Le vent glacé s’infiltre sous son manteau de laine et façonne ses expirations erratiques comme une cheminée de locomotive. Tandis qu’il arpente les rues locloises déjà à moitié désertes, il sent ses articulations craquer pas après pas. Bientôt, le givre transformera l’asphalte en patinoire, pour le plus grand bonheur des enfants et des carrossiers. Puis, rapidement, la neige enveloppera la ville de silence, du moins jusqu’à ce que les déblayeuses la raniment en fracas avant même que les réveils n’aient eu le temps de sonner. Quelques automobilistes surpris jureront sur tous les dieux du ciel tandis que les chauffeurs de bus, hilares, slalomeront entre les montures de métal retournées à l’état sauvage.

Maurice s’appuie sur sa canne pour faire une pause devant la vitrine éclairée d’un café. De nombreuses personnes s’y sont réunies pour tromper la nuit, ou l’ennui. Il hésite à les rejoindre le temps de réchauffer ses mains engourdies, mais décide finalement de reprendre sa route pour ne pas se mettre en retard. Un velouté de courge l’attend à la maison ainsi que Bernadette, sa femme adorée. À moins qu’elle n’attende davantage le paquet de marrons plus très chauds qu’il tient sous le bras. Ils les grignoteront ensemble, devant le téléviseur, avec leur bouillotte sur les genoux et pesteront sur les mauvaises nouvelles sans pouvoir rien y changer. Bernadette leur fera du thé au miel et, comme tous les soirs, ils n’auront pas le temps de le boire avant de s’assoupir, lovés dans les replis trop mous du canapé.

Maurice lève les yeux sur la lune qui l’accompagne et lui rend son sourire. Non il n’aime pas l’hiver, il l’adore. Et dans son regard brille l’éclat du jeune homme qu’il a été autrefois.

Dernière publication : Zorya (2023), éditions Bookmark

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