Rolf Blaser poursuit une œuvre de longue haleine

Bernadette Richard

Chaux-de-Fonnier d’adoption, le peintre soleurois propose un parcours initiatique dans les murs du cloître St-Joseph de sa ville natale

Soleure, sobre décor de l’ancien cloître, recyclé en maison de l’art et en brasserie en dehors des expositions. Un choc visuel assaille le visiteur dès l’entrée : Le contraste entre l’immensité du lieu étincelant de blanc et ce qui apparaît comme un chemin de croix artistique, soit 160 gouaches de l’artiste au format A4, impeccablement alignées, sombres, qui semblent si ténues dans la lumière aveuglante. Ces oeuvres sont pourtant une provocation, non seulement par leur format, leur quantité, mais aussi dès que le visiteur les approche, par leur puissance de suggestion : On n’est pas loin de L’Enfer de Dante. Saisissante métaphore qui va se vérifier au cours de la visite : L’exposition Le 9e Livre explore, de manière horizontale et profane, les neuf cercles de l’enfer contemporain. Si tant est que l’homo sapiens ne s’en invente pas quotidiennement de nouveaux.

L’homme sans compromis
L’artiste a longtemps créé dans son atelier de la rue du Rocher, à La Chaux-de-Fonds. Souvent primé, il compte des dizaines d’expositions à son actif, dont au MBA de la ville en 2003 et au Grand Cargo en 2018. Parler de son travail n’est pas aisé, car Blaser a banni le moindre compromis de son vocabulaire pictural. A l’heure où toutes les formes de l’abstraction ont elles-mêmes explosé en recherches éclectiques plus ou moins heureuses, il est resté d’une fidélité absolue à la figuration. Si, à ses débuts, une forme de surréalisme imprégnait son travail – il aurait pu devenir un maître de la BD fantastique –, il n’a jamais cessé d’interroger l’humain sous tous les angles.

Mieux, il le déshabille crûment pour en ausculter tous les aspects. Chez lui, l’homme (Mensch) est un sujet qui se renouvelle au fil des expériences
de l’existence. Pour mieux cerner ses personnages rarement chaleureux, qui expriment une variété infinie de sentiments et de situations, Rolf Blaser a testé plusieurs matériaux
« pour en arriver finalement à donner la préférence à des techniques mixtes », comme il le précise dans la préface de l’ouvrage. En 2021, la maladie le force à délaisser la technique de l’huile, pourtant en parfaite adéquation avec le sombre message de ses tableaux.

Le cri muet des peintures
Nul n’entre dans cette peinture en toute légèreté. Ici, la beauté simple et la naïveté appartiennent à d’autres temps, à d’autres réalités. Le visiteur est violemment confronté à son ego, à sa viscérale solitude, fût-il accompagné. Et Blaser d’interroger l’homme dans sa fondamentale arrogance : Sais-tu qui tu es ? Que représentes-tu dans un monde en déliquescence ?
Que sais-tu des autres ? T’es-tu seulement posé des questions ?

Pour les poser, ces questions, nul besoin de mots, « le choc des images » suffit. Car un message écrit doit être lu, l’image, elle, s’impose au regard. Et les peintures de Rolf Blaser ne sauraient laisser indifférent, elles interpellent, accrochent et scrutent l’âme au plus profond : « Vivrais-tu chaque jour avec moi dans ton environnement ? » semblent-elles demander. La brutalité qu’elles dégagent se teinte de malaise. Cette peinture est dérangeante, soutenue par des fonds puissants, qui déroulent des couleurs explosives, fussent-elles ténébreuses. Les humains ne se détachent pas des décors, ils s’y fondent pour s’en extraire laborieusement et aussitôt raconter leur propre histoire.

Scènes de tendresse
Les traces épaisses du pinceau ajou­tent au trouble du spectateur. Ces êtres difformes, désarticulés, mis à nu, témoignent de combats quotidiens perdus d’avance. Apparaissent néanmoins des scènes empreintes d’une certaine tendresse, femmes et enfants, femmes évoquant de grandes peintures classiques, Vierges des temps modernes, et cette femme avec un chien qui n’a pas l’air commode, clin d’oeil humoristique au figures géométriques de Mondrian, quelques évocations de professions.

Mais l’ensemble de ces 160 gouaches qui n’ont pour titre que le jour de la réalisation, sur deux ans, résume le regard de Blaser sur le monde. Et il n’est guère optimiste.

 

Le 9 e Livre ouvrage choc

Depuis plusieurs années, Blaser crée des suites qui représentent pour lui des livres. Le 9e Livre est la dernière suite, à laquelle il a travaillé dans l’urgence, car devant affronter la maladie dans le même temps. Il explique dans la préface son bonheur de voir la reproduction intégrale des 160 gouaches au format original. Un ouvrage choc, témoin d’un oeuvre puissante de longue haleine. Un peu comme un testament.

Haus der Kunst St. Josef. Jusqu’au au 3 mars 2024

Rolf Blaser : La maladie grave, contractée en 2012, l’a forcé à délaisser la technique de l'huile. Pour un résultat tout aussi saisissant avec la gouache (dr)
Rolf Blaser : La maladie grave, contractée en 2012, l’a forcé à délaisser la technique de l'huile. Pour un résultat tout aussi saisissant avec la gouache (dr)

Le 9 e Livre ouvrage choc

Depuis plusieurs années, Blaser crée des suites qui représentent pour lui des livres. Le 9e Livre est la dernière suite, à laquelle il a travaillé dans l’urgence, car devant affronter la maladie dans le même temps. Il explique dans la préface son bonheur de voir la reproduction intégrale des 160 gouaches au format original. Un ouvrage choc, témoin d’un oeuvre puissante de longue haleine. Un peu comme un testament.

Haus der Kunst St. Josef. Jusqu’au au 3 mars 2024

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