Interview du boss de l’énergie solaire Christophe Ballif Retour du nucléaire : « La pire des mauvaises idées »

Par Patrick Fischer

Madame Soleil a connu son heure de gloire, celui qui fait autorité aujourd’hui est Monsieur Energie solaire. Le Neuchâtelois Christophe Ballif a mis le canton au cœur de l’innovation photovoltaïque. A la tête du Centre des énergies renouvelables du CSEM durant 13 ans, il a remis les clés fin 2025 pour passer dans le bâtiment voisin de l’EPFL. En pleine transition écologique, au moment où le Conseil fédéral veut lever l’interdiction de construire de nouvelles centrales nucléaires, il fait le point sur les enjeux et le potentiel de l’énergie solaire dans une interview exclusive pour Le Ô.

Ces 13 années au CSEM, c’était l’âge d’or de l’énergie solaire ?
C’étaient des années incroyables, le photovoltaïque est passé d’un marché de niche à une source d’électricité en pleine expansion. Aujourd’hui , dans le monde, on installe plus de 650 gigawatts de panneaux solaires chaque année, l’équivalent de 110 à 120 centrales nucléaires en continu. En termes de marché, l’âge d’or est encore devant nous. Le photovoltaïque va devenir la source d’électricité numéro un au niveau mondial.

Ça a été lent au démarrage ?
Très lent ! On a fabriqué les premières cellules efficaces en silicium en 1954 aux États-Unis. Pendant longtemps c’est resté extrêmement cher, donc réservé surtout à des applications spatiales et militaires. Petit à petit les prix ont commencé à baisser et, dans les années 1990, sont apparus les premiers programmes de soutien au photovoltaïque. On a fait de tels progrès technologiques que le rendement moyen des panneaux solaires a doublé en 25 ans, et leur prix divisé par un facteur 50 !

Le Conseil fédéral veut relancer l’option nucléaire. Votre réaction ?
Le projet du Conseil fédéral est la pire des mauvaises idées au mauvais moment ! Les Suisses ont voté pour installer du solaire, passer en mobilité électrique et pompes à chaleur, rehausser un certain nombre de barrages et, idéalement, développer l’éolien. Le plan est très clair, les scientifiques l’ont validé ! Relancer l’option nucléaire avant même de l’avoir essayé, c’est une malhonnêteté totale. Reconstruire des centrales prendra un temps énorme et coûtera une fortune, et ça va décourager les investissements dans les énergies renouvelables.

En France, l’ancien ministre Philippe de Villiers plaide lui aussi pour le nucléaire : « Il faut arrêter d’aider l’éolien et le solaire, ce sont des balafres dans le paysage et des énergies intermittentes. » Vous lui répondez quoi ?
Je lui dis qu’il n’a rien compris et qu’il vit encore au XXe siècle. Les progrès incroyables dans l’éolien, le solaire et les batteries permettent de gérer tout cela. Il existe des solutions pour s’affranchir des énergies fossiles, ce qui est le véritable enjeu. Le nucléaire ne peut pas être déployé assez vite pour répondre à la crise climatique.

Contrairement à ce qu’on pense, la consommation d’électricité en Suisse est en baisse depuis2 ans, ça ne relativise pas le problème ?
Je me réjouis de cette baisse si elle est due à une meilleure efficience des appareils et à un comportement plus sobre de la population, mais le vrai problème c’est que notre consommation d’énergie est essentiellement d’origine fossile. Il faudra la remplacer par de l’électricité si on veut passer à une Suisse décarbonée.

Vous ressentez l’influence d’un lobby fossile ?
Évidemment ! Complètement ! Trump et ses amis d’extrême droite, ils font quoi ? Ils soutiennent le lobby fossile en s’attaquant aux renouvelables pour promouvoir le pétrole, le charbon, le gaz à un point qui est une insulte à la science et au futur de l’humanité. Zéro virgule cinq degré de plus, ce sont des milliards de dommages, de pertes de productivité agricole, de catastrophes climatiques… et des dizaines de Blatten en Suisse.

À l’inverse, la Chine est-elle devenue le bon élève de la transition énergétique ?
La Chine a réussi ce qu’aucun régime capitaliste démocratique n’aurait pu faire. Ces 5 dernières années, elle a mis en place de quoi produire 1500 gigawatts de panneaux photovoltaïques par année, des batteries pour 100 millions de voitures par année et un nombre hallucinant d’éoliennes à des prix incroyablement bas. Elle exporte mais utilise aussi massivement ses technologies.

Difficile pour nos industries d’être concurrentielles !
Effectivement, on va être 2 à 3 fois plus cher sur les produits de masse, nous devons nous concentrer sur des marchés de niche. Mais la bonne nouvelle pour le climat, c’est que chaque pays peut s’équiper à bon marché. Le Pakistan – qui en a entendu parler ? – est devenu le 4e marché mondial du photovoltaïque en 2024, il a installé 10 fois plus de panneaux solaires qu’en Suisse. En Éthiopie, près de 60 % des voitures immatriculées en 2025 étaient électriques !

On peut encore inverser la tendance des émissions de CO2?
Oui, c’est faisable ! Avec les nouvelles installations actuelles solaires et éoliennes, on peut couvrir l’augmentation de la consommation mondiale d’énergie par des renouvelables. Et si on était capable d’installer 2 à 3 fois plus de photovoltaïque et d’éolien, on pourrait réduire de 3 à 4 % nos émissions de CO₂ par année et atteindre la neutralité carbone vers 2050. Et plus vite encore si on agissait plus sobrement.

Le match solaire – éolien

Dans le match entre le solaire et l’éolien, quel est votre favori ?
Ce n’est pas un match, ce sont 2 sources d’énergie complémentaires. En général quand le soleil brille il y a moins de vent, et à l’inverse, quand il y a du vent il y a moins de soleil. C’est le mariage parfait, avec l’hydraulique et les batteries pour une bonne stabilité !

Quelle est la part d’électricité d’origine solaire et éolienne en Suisse ?
En 2026 la part de solaire sera proche de 17 %, on gagne 2 à 3 % chaque année. L’éolien est bien en dessous, vers 0,3 %.

Quel potentiel de développement ?
Il n’y a pratiquement pas de limite au potentiel du solaire en Suisse. Si on continue à installer des panneaux solaires au rythme actuel, on pourrait être à 40 ou 50 % à l’horizon 2050. Pour l’éolien on pourrait arriver entre 5 et 10 % de la consommation, ce qui aiderait déjà beaucoup.

Il y a plus d’oppositions aux projets éoliens que solaires?
Malheureusement, la population ne comprend pas à quel point l’éolien est une solution environnementalement propre pour la Suisse, avec une forte production hivernale (et de plus c’est facilement démontable). Je le regrette bien que j’adore le solaire.

Dans quelle direction va la recherche dans l’énergie solaire ?
Le graal du photovoltaïque c’est d’aller au-delà du silicium. Les nouveaux panneaux en pérovskite-silicium pourront dépasser les 30 % de rendement contre 25 % actuellement. Il y aura aussi plus d’intelligence dans les réseaux énergétiques pour mieux prévoir la production et la consommation et utiliser au mieux la flexibilité apportée par les batteries, les pompes à chaleur et la voiture électrique.

« J’aime skier sous une éolienne »

Né en 1969, originaire de la vallée de Joux, Christophe Ballif est physicien diplômé de l’EPFL. Fondateur et directeur du centre des énergies renouvelables du CSEM depuis 2012, il a repris une activité de professeur à l’EPFL en ce début d’année. Il reste conseiller scientifique du CSEM. Il préside aussi le jury du prix BCN de l’innovation.

Originaire du Brassus, en quoi ça a façonné votre vision du monde ?
Jeune je faisais du saut à ski et du ski de fond, ça a développé ma sensibilité pour le climat mais aussi pour la performance. J’aime faire des records dans les cellules solaires comme en compétition. Et j’aime skier sous une éolienne ! Pour moi, elle aide à préserver la nature, c’est plus important que l’impact visuel.

Votre premier choc climatique ?
J’en ai eu beaucoup. Nos lacs qui
ne sont quasi plus jamais gelés, le ski de fond que l’on ne peut pratiquer que quelques jours par année dans la vallée de Joux, le village de Blatten enseveli par la montagne… Et ça va continuer !

Quel rôle a joué Fukushima dans votre vie ?
Un très grand rôle ! C’est ce qui a décidé la Confédération à sortir du nucléaire et à prendre le photovoltaïque au sérieux. Le CSEM a touché 5 millions de plus par année ce qui a permis le lancement du centre des énergies renouvelables.

Votre geste quotidien pour lutter contre le réchauffement ?
J’essaie, chaque fois que c’est possible, de prendre les transports publics, de passer en mobilité électrique. Isoler la maison, installer des panneaux solaires, consommer moins de viande rouge, voyager moins, voter juste… Je reste convaincu que chacun à son niveau, sans être parfait, peut faire en sorte que ça s’aggrave moins

Finalement, le réchauffement n’est-il pas une bonne nouvelle pour les panneaux solaires ? Ils devraient être plus efficaces…
Non, c’est faux ! Un panneau solaire préfère le froid, la production photovoltaïque baisse de 0,3 % par degré supplémentaire. Pour conclure, j’aimerais dire que l’humain est capable de supporter quelques degrés de plus, le problème c’est l’environnement, l’agriculture et la biodiversité, qui sont mis à mal par des catastrophes naturelles toujours plus fréquentes. Mais, contrairement à il y a 20 ans, nous avons aujourd’hui des solutions qui permettent, à très bas coûts, de limiter nos émissions de CO2 et le réchauffement. Il y a toujours de l’espoir !

Le match solaire – éolien

Dans le match entre le solaire et l’éolien, quel est votre favori ?
Ce n’est pas un match, ce sont 2 sources d’énergie complémentaires. En général quand le soleil brille il y a moins de vent, et à l’inverse, quand il y a du vent il y a moins de soleil. C’est le mariage parfait, avec l’hydraulique et les batteries pour une bonne stabilité !

Quelle est la part d’électricité d’origine solaire et éolienne en Suisse ?
En 2026 la part de solaire sera proche de 17 %, on gagne 2 à 3 % chaque année. L’éolien est bien en dessous, vers 0,3 %.

Quel potentiel de développement ?
Il n’y a pratiquement pas de limite au potentiel du solaire en Suisse. Si on continue à installer des panneaux solaires au rythme actuel, on pourrait être à 40 ou 50 % à l’horizon 2050. Pour l’éolien on pourrait arriver entre 5 et 10 % de la consommation, ce qui aiderait déjà beaucoup.

Il y a plus d’oppositions aux projets éoliens que solaires?
Malheureusement, la population ne comprend pas à quel point l’éolien est une solution environnementalement propre pour la Suisse, avec une forte production hivernale (et de plus c’est facilement démontable). Je le regrette bien que j’adore le solaire.

Dans quelle direction va la recherche dans l’énergie solaire ?
Le graal du photovoltaïque c’est d’aller au-delà du silicium. Les nouveaux panneaux en pérovskite-silicium pourront dépasser les 30 % de rendement contre 25 % actuellement. Il y aura aussi plus d’intelligence dans les réseaux énergétiques pour mieux prévoir la production et la consommation et utiliser au mieux la flexibilité apportée par les batteries, les pompes à chaleur et la voiture électrique.

« J’aime skier sous une éolienne »

Né en 1969, originaire de la vallée de Joux, Christophe Ballif est physicien diplômé de l’EPFL. Fondateur et directeur du centre des énergies renouvelables du CSEM depuis 2012, il a repris une activité de professeur à l’EPFL en ce début d’année. Il reste conseiller scientifique du CSEM. Il préside aussi le jury du prix BCN de l’innovation.

Originaire du Brassus, en quoi ça a façonné votre vision du monde ?
Jeune je faisais du saut à ski et du ski de fond, ça a développé ma sensibilité pour le climat mais aussi pour la performance. J’aime faire des records dans les cellules solaires comme en compétition. Et j’aime skier sous une éolienne ! Pour moi, elle aide à préserver la nature, c’est plus important que l’impact visuel.

Votre premier choc climatique ?
J’en ai eu beaucoup. Nos lacs qui
ne sont quasi plus jamais gelés, le ski de fond que l’on ne peut pratiquer que quelques jours par année dans la vallée de Joux, le village de Blatten enseveli par la montagne… Et ça va continuer !

Quel rôle a joué Fukushima dans votre vie ?
Un très grand rôle ! C’est ce qui a décidé la Confédération à sortir du nucléaire et à prendre le photovoltaïque au sérieux. Le CSEM a touché 5 millions de plus par année ce qui a permis le lancement du centre des énergies renouvelables.

Votre geste quotidien pour lutter contre le réchauffement ?
J’essaie, chaque fois que c’est possible, de prendre les transports publics, de passer en mobilité électrique. Isoler la maison, installer des panneaux solaires, consommer moins de viande rouge, voyager moins, voter juste… Je reste convaincu que chacun à son niveau, sans être parfait, peut faire en sorte que ça s’aggrave moins

Finalement, le réchauffement n’est-il pas une bonne nouvelle pour les panneaux solaires ? Ils devraient être plus efficaces…
Non, c’est faux ! Un panneau solaire préfère le froid, la production photovoltaïque baisse de 0,3 % par degré supplémentaire. Pour conclure, j’aimerais dire que l’humain est capable de supporter quelques degrés de plus, le problème c’est l’environnement, l’agriculture et la biodiversité, qui sont mis à mal par des catastrophes naturelles toujours plus fréquentes. Mais, contrairement à il y a 20 ans, nous avons aujourd’hui des solutions qui permettent, à très bas coûts, de limiter nos émissions de CO2 et le réchauffement. Il y a toujours de l’espoir !

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