La Callas des Montagnes

Anthony Picard

Même si elle avoue avec pudeur sa timidité, Julie Cavalli aime la scène sans apprécier forcément le devant de celle-ci. Cette douée du chant dont le récital du master fut couronné de succès se réjouit de vivre de son métier de chanteuse grâce aux productions scéniques et aux cours de chant qu’elle prodigue aux élèves d’Evaprod ou de Leson. Née en 1981 à La Chaux-de-Fonds, la soprano issue d’une famille de mélomanes, se passionne dès l’âge de six ans pour le violon avant de choisir le chant ; spécialisation qui lui permettra de vivre pleinement son art. 

Rencontre avec Julie Cavalli qui vient d’animer les soirées lyrico-gustatives du Théâtre des Abeilles accompagnée du pianiste Julien Blanc et des chanteurs Floriane Iseli et Rémi Ortega. 

 

– Quel est votre regard sur cette expérience qui avait pour but d’aiguiser les sens du public ?

– C’était la 4e du genre ; la précédente remontait à février 2020 avant le Covid. En 2023, ce spectacle faisait figure de test après 3 ans d’une absence forcée. Avec le public, dans ces deux soirées, il s’est passé quelque chose de fort et j’ai ressenti une totale interaction avec des convives accourus de toute la Suisse romande. Nous les artistes, nous aimons ce concept importé de Paris par Floriane Iseli, (ndlr : l’un des fondateurs d’Evaprod) qui procure la proximité avec un public qui perçoit notre respiration à un souffle de son oreille.

 

– Du violon en passant par le chant, comment êtes-vous devenue une pro du chant lyrique ?

– Enfant, j’ai pris goût à la musique et j’ai commencé par jouer du violon grâce à une maman passionnée de musique et qui pratiquait le piano. A l’adolescence, j’ai abandonné cet instrument sans pour autant me désintéresser du chant qui me faisait du bien au quotidien depuis ma plus tendre enfance. Je chantais dans l’anonymat jusqu’au jour où mes amis sont venus à une audition à laquelle je participais, je ne leur avait jamais dit que je faisais du chant lyrique. 

 

– La musique, dans les gènes de la famille ?

– Notre maman, nous a incité à découvrir la musique classique, notamment le dimanche, quand nous en écoutions à la maison et aussi grâce aux concerts à la salle de musique où elle m’emmenait. Cette initiation est sans doute en rapport avec mon métier et celui de l’un de mes frères, devenu pianiste et facteur de piano. Famille de mélomanes certes mais nous ne sommes pas tous devenus musiciens puisque mon autre frère est dessinateur en bâtiment et ma sœur aînée, graphiste.

 

– L’absence de spectacles, la limitation des contacts, comment avez-vous fait face au Covid-19 ?

– Grâce aux cours de chant que je donnais via Skype ou dans de grands espaces. J’ai également travaillé sur la création de « Encore une fois », une opérette originale de la compagnie Comiqu’Opéra mise en scène par Robert Sandoz et jouée plus de 120 fois en Suisse et à Paris entre 2020 et 2022. En l’absence de spectacles et de scènes, qui avaient disparu du paysage culturel, la combinaison et le juste dosage de ces deux occupations m’ont clairement sauvée.

 

– Brigitte Holl, Ruben Amoretti, Rémi Ortega (ndlr : marseillais domicilié à Boudry), et bien d’autres encore, autant de références en matière de chant lyrique, peut-ton parler d’école neuchâteloise ? 

– S’il faut parler d’école neuchâteloise, alors parlons école de musique. C’est grâce à l’émulation suscitée par la Haute école de musique de Genève et son site de Neuchâtel que les musiciens s’organisent et se lient d’amitié. Si cette branche de la Haute école n’avait pas son antenne ici, un tel vivier n’existerait pas car nous serions partis étudier ailleurs. 

 

– La plupart des métiers s’exercent via une interface, la vôtre c’est votre voix. Comment la maintenez-vous et avec quels exercices ? 

– A l’instar des sportifs, les cordes vocales doivent être travaillées quotidiennement pour les maintenir dans une forme parfaite. Rester disciplinée, penser de manière positive, éviter le tabac contribue à assurer le timbre et la tessiture de ma voix. Sans m’imposer un carcan, je pense avoir trouvé le juste équilibre qui allie performance et vie sociale.

 

– Plutôt Maria Callas ou Renata Tebaldi, deux sopranos au style diamétralement opposé ? 

– Comme la majorité des chanteuses, je suis une soprano mais ce n’est pas pour autant que je vais me comparer à ces figures emblématiques de l’art lyrique. Par ses interprétations et sa vie romanesque, j’aurais davantage d’affinité pour La Callas. 

 

– Quel est votre meilleur souvenir de scène et pourquoi ?

– Chaque représentation est unique et constitue un bon moment. Ce dont je peux me souvenir en particulier ce sont les situations burlesques faites d’imprévus, celles qui nous obligent à retrouver très vite notre concentration. Bref, un brin de cocasserie dans une scène totalement organisée, lorsque tout se décale, quand tout part en cacahouète, par exemple une réplique qui ne vient pas ou qui arrive à contretemps. Dans ces instants, c’est fou ce que la magie du direct peut produire comme miracle. 

 

– Votre prochain rendez-vous avec le public ? 

– Ce sera le 8 juin à Cologny, pour un récital de chant, danse et piano, en juin également à l’opéra de Lausanne dans les chœurs pour Norma de Bellini. Dans les Montagnes, à moins que d’autres soirées lyrico-gustatives s’organisent dans la région, j’ai rendez-vous avec le public en 2024 au Théâtre des Abeilles. Puis, en fonction des demandes, il n’est pas exclu que je chante ailleurs dans la francophonie, puisque c’est aussi ça la vie d’artiste.

 

 

L’esprit frondeur

– Votre regard sur votre ville,  sur votre canton ?

– Je suis une indécrottable chaux-de-fonnière. J’aime l’esprit frondeur, l’esprit ouvrier par lequel je partage aussi un petit côté réac. Ce terreau est sans doute favorable à la créativité, au parler franc qui ont forgé et forgent l’âme de la cité. Oui, je suis une « pure et dure » et même si Neuchâtel est une ville magnifique par certains côtés, elle n’est pas dans mon ADN.

 

– Comment imaginez-vous la suite de votre carrière ?

– Je souhaite trouver le meilleur équilibre possible entre ma carrière de cantatrice et mon activité de professeure de chant. Des master-classe, de l’enseignement, de l’activité scénique, un équilibre nécessaire pour éviter de changer de carrière comme tant d’autres y ont été contraints. 

 

– Quelle est votre plat préféré ?

– Les pates en général, à la tomate, nature, à l’huile d’olive et à l’ail. Bref, les pâtes à la méditerranéenne.

 

– Avec quelle personnalité partageriez-vous un repas et pourquoi ?

– J’ai un petit faible pour Frida Kahlo, artiste qui ne partait pas dans la vie avec tous les avantages. Je suis touchée par ses portraits durs et francs et le fait qu’elle intègre toujours beaucoup de fleurs et de nature dans ses œuvres. Dans son art, je ressens une certaine violence en filigrane qui provient certainement de son histoire et de son vécu. Il y a aussi le compositeur Chostakovitch parce que sa musique me procure beaucoup d’émotion.

 

– Où passez-vous vos vacances ?

– Avec mon métier, je ne fais jamais de plan. Je peux parfois profiter de passer quelques jours sur le lieu des destinations où je vais chanter, ou ailleurs. 

 

– Quel métier rêviez-vous de pratiquer ?

– Je le répète, le chant ne m’a jamais quittée. Je voulais devenir chanteuse et j’y suis parvenue, c’est une immense chance !

 

De quoi êtes-vous particulièrement fière ?  

Fière de mon CFC de fleuriste décroché à l’âge de 20 ans et des 5 ans de pratique dans un magasin de Neuchâtel qui mariait fleurs et antiquités. Fière d’avoir ensuite travaillé dans un centre de santé au Locle et d’avoir obtenu un CFC d’aide familiale. Fière d’avoir été maman à 27 ans puis d’avoir su prendre le temps de réfléchir à mon avenir. Vers 28 ans, parce que mon métier était dur physiquement et moralement et que mon rêve de chanter était toujours présent, fière d’avoir tenté le concours de la HEM à Neuchâtel. Avec ma voix comme argument premier, je me suis présentée sans avoir conscience de tout ce qu’il me manquait (formation théorique, pratique du piano…) et j’ai été prisepour fréquenter pendant cinq ans une formation supérieure avant de décrocher le graal au terme d’un cursus exigeant. La belle réussite à mon récital de master récompense des années de sacrifices, de dur labeur pendant lesquelles j’ai eu la chance d’être entourée par mon conjoint, ma famille, par mes amis et mes professeurs.  

 

Un mot sur vos hobbies ? 

Mon hobby, c’est ma passion. Je m’emploie au quotidien à désacraliser la musique classique, en la faisant résonner dans la rue, dans un bistro, dans de petits théâtres et dans tous les endroits où on ne l’attend pas forcément ou en donnant des cours de chant à des élèves de toutes cultures musicales. La musique ne doit pas être sectaire, je suis moi-même issue de la culture rock et même si elle a toujours fait partie de ma vie, je n’écoutais pas énormément de musique classique étant jeune. 

 

 

Haute école de Musique de Genève Site de Neuchâtel

La Haute école de musique de Genève intègre des enseignements décentralisés à Neuchâtel pour les disciplines principales suivantes : violon, alto, violoncelle, contrebasse, chant et piano. Les étudiants inscrits sur le site de Neuchâtel sont immatriculés à la Haute école de musique de Genève. Ils suivent leurs cours sur le site de Neuchâtel, avec quelques exceptions pour des enseignements spécialisés ou impliquant un effectif important. Les filières ouvertes à Neuchâtel, Bachelor of Arts en Musique, Master of Arts en pédagogie musicale, Enseignement vocal et instrumental, Master of Arts en interprétation, concert, orchestre. 

 

Julie Cavalli a opté pour un master en interprétation musicale spécialisée 

Le Master of Arts en interprétation musicale spécialisée est conçu comme une filière de haute exigence, préparant un petit nombre d’étudiants montrant des capacités exceptionnelles à une activité artistique au plus haut niveau. Les compétences demandées lors d’épreuves d’admission sélectives sont de deux types : personnalité artistique remarquable et/ou, selon l’orientation, capacité à mener une recherche débouchant sur des pratiques musicales innovantes. 

Dans Encore une fois, opérette jouée à Paris et en Suisse. (Photos : Rémy Brahier)
Dans Encore une fois, opérette jouée à Paris et en Suisse. (Photos : Rémy Brahier)

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