Il faut parfois un guide pour voir ce qu’on regarde tous les jours. À La Chaux-de-Fonds, les fenêtres sous les toits, les cages d’escalier et les espaces entre les maisons racontent tous une histoire. Encore faut-il savoir la lire. Rudolf Schlaepfer est de ceux qui savent où regarder. Pédiatre à la retraite, il est guide pour l’office du tourisme de La Chaux-de-Fonds. Pour cette première balade, nous choisissons une rue : la rue du Parc.
Pourquoi des ateliers d’horlogerie sous les toits ?
Nous sommes devant le numéro 1.Rudolf m’indique le haut d’un immeuble. Sous les toits, de longues rangées de fenêtres se succèdent. Je pensais qu’elles avaient été placées là pour profiter de la lumière. Pas vraiment : la pierre locale, trop friable, empêchait de construire de grandes fenêtres dans les étages inférieurs. Les ateliers étaient donc aménagés sous les toits. Nous marchons ensuite quelques pas et Rudolf pousse la porte d’un autre immeuble. Les escaliers sont en bois. Pourquoi ? Une nouvelle fois en raison de la pierre locale, trop friable pour en faire des escaliers suspendus. C’est seulement la fin du XIXe siècle – et le percement du Gothard – qui changea la donne : le granit devient disponible et arrive jusqu’ici.
Comment les seigneurs attiraient-ils les habitants ?
La visite se poursuit avec une anecdote sur… les toilettes. Avant 1887, elles étaient installées hors des appartements. Avec l’arrivée de l’eau courante, elles regagnent progressivement l’intérieur. Je comprends alors que chaque détail donne un indice sur l’âge ou l’usage d’un immeuble. À La Chaux-de-Fonds, on habite là où l’on travaille. Le modèle de cette maison, bâtie selon l’usage, est ensuite reproduit dans les rues voisines. Dehors, les immeubles se succèdent selon un même principe : un espace dégagé devant les bâtiments, puis les jardins derrière. À l’époque, les seigneurs accordaient des franchises pour attirer les habitants. Rudolf résume ce procédé ainsi : « Vous venez ici (moyennant quelques avantages), on vous fiche la paix. » Pendant qu’ailleurs en Suisse on émigre, ici, on immigre.
1794 : reconstruction de la ville après l’incendie
Plus loin dans la rue, l’histoire de l’horlogerie nous ramène à la reconstruction de la ville après l’incendie de 1794. Des archives retrouvées dans la tour du temple témoignent déjà de la présence de plusieurs centaines d’artisans horlogers. À La Chaux-de-Fonds, contrairement aux grands centres horlogers, les corporations ne réglementent pas le métier. Un artisan fabrique une pièce, son voisin une autre : chacun fait sa pièce. La montre se fabrique ainsi dans toute la ville, derrière les fenêtres que nous regardions quelques minutes plus tôt.
Une ville faite pour travailler
Nous arrivons à hauteur de la statue de Louis Chevrolet, dans le parc de l’Ouest. Rudolf désigne l’espace qui l’entoure. Difficile aujourd’hui d’imaginer qu’ici se trouvait autrefois la place du Marché, transformée en jardin public dans les années 1930. La ville avait été pensée pour travailler, pas pour les loisirs. À quelques dizaines de mètres de là, Rudolf désigne successivement la mission catholica italiana, le centre culturel islamique et la synagogue. Entre eux, l’arrière du cinéma Scala, conçu par Le Corbusier, avec son étonnante façade nord. Puis le paysage change. Entre les immeubles ouvriers apparaissent les villas des patrons puis, plus loin, les fabriques. Jusque vers la fin du XIXe siècle, l’essentiel du travail horloger s’effectue à domicile. Devant l’une d’elles, Rudolf me montre la répartition du bâtiment : une partie pour la production et une autre pour les appartements.
Rudolf pourrait s’arrêter là. Mais évidemment, il ne s’arrête pas ! Il nous raconte encore l’histoire de cette vieille boîte aux lettres ou de ces 3 revêtements différents sur un même trottoir en l’espace de 15 mètres. Et nous on n’a qu’une seule envie : celle de repartir très vite arpenter les rues avec lui. On vous y emmène ?





























